Entretiens EPL L'Actu Média Les News — 05 juillet 2013

Si Infosport+ fête le 10 juillet ses 15 ans c’est parce qu’un jour, un journaliste passionné de sport et d’info, Pierre Fraidenraich, a eu l’idée et l’énergie pour convaincre qu’un tel concept de chaîne d’info sportive en continu pouvait connaître le succès. 15 ans après, Pierre Fraidenraich, fondateur d’Infosport, directeur d’I-Télé et aujourd’hui patron des acquisitions de droits sportifs de Canal+, revient sur cette aventure qui a non seulement vu naître un modèle, mais aussi de nombreux grands noms du journalisme sportif.

Pierre, comment est née cette idée d’Infosport ?

J’étais à l’époque présentateur du journal sur France 3 et j’ai quitté la 3 pour entreprendre de lancer cette idée que j’avais de créer une chaîne d’info sportive en continu. J’avais deux passions : l’information et le sport. A l’époque, il n’y avait quasiment que « Tout le Sport » comme module quotidien dédié à l’info sportive. Je me disais qu’il y avait bien des gens que ces deux domaines passionnaient tout autant que moi et qui souhaitaient pouvoir consommer cette information sans être contraints d’attendre un rendez-vous codifié à 20h ou 20h30, mais quand l’actualité le nécessite et quand ils le veulent. L’avantage c’est que le sport ne s’arrête jamais puisque lorsque nous dormons, l’Amérique joue au tennis, au basket, au foot US, etc,. L’actualité est donc sans interruption.

J’ai donc inventé la mécanique, imaginé avec Nicolas Rotkoff (cofondateur ndlr) l’économie de la chaîne, j’ai architecturé les programmes, bref, j’ai créé la chaîne et je suis allé présenter ce projet à TPS, qui était à l’époque une alternative à CanalSat et dont les actionnaires étaient TF1, France Télévisions et M6.

Comment a-t-il été accueilli ?

Pour le dire simplement, TPS n’en voulait pas. Les actionnaires n’y trouvaient pas d’intérêt, jugeaient qu’il n’y avait pas suffisamment de matière pour remplir la chaîne et qu’il n’y avait pas fondamentalement un besoin suffisant pour créer une chaîne autour de cette thématique exclusive. Mais je n’ai pas lâché. J’ai été jusqu’à produire et réaliser avec Stéphane Tortora (Sport6 sur M6, ndlr) et Nicolas Rotkoff (aujourd’hui directeur du groupe MCS, ndlr) un pilote de ce que pouvait être cette chaîne. Et ce pilote était assez convaincant parce qu’il correspondait à une nouvelle écriture, à un parti pris éditorial original, tout en images, avec une charte, une narration éditoriale, très novatrice. Et, surtout, ce qui a plus aux actionnaires, et ce qui est encore aujourd’hui une des clés de la réussite de cette chaîne, c’est son modèle économique qui était imbattable.

Pourtant les images de sport ça coûte cher…

En fait, j’ai avant tout imaginé une structure de production concentrée en une unité, c’est-à-dire une seule personne qui allait à la fois pouvoir dérusher, monter, écrire, commenter et même tourner des images, habiller et diffuser, là où ailleurs il en fallait quatre ou cinq ! C’était la première fois qu’en France, il y avait une plateforme totalement digitale, numérisée, qui permettait à un rédacteur qui avait un ordinateur d’avoir pratiquement à lui seul une chaîne de télé. Là où jusqu’à présent l’info se produisait à quatre, là elle se produisait à un.

Infosport première version ne tournait qu’avec une seule personne ?

Non, mais nous n’étions que 12 dont quatre rédacteurs en chef et huit rédacteurs dont vous connaissez aujourd’hui très bien certains comme Antoine Le Roy, aujourd’hui à la tête d’Intérieur Sport sur canal, Messaoud Benterki, qui présente Jour de Foot, Estelle Denis…

Mais, pour en revenir à ce qui a plu, c’était cette ligne éditoriale nouvelle. France Info existait déjà, mais c’était de la radio et LCI existait aussi, mais c’était une chaîne incarnée avec un principe de présentation assez commun, dans une architecture de grille assez classique. Infosport a cassé ces codes. Par le tout-images car pour moi la star du sport, c’est le sport, l’image, pas le présentateur. Il fallait magnifier en une minute trente ce qui existait en une heure et demie. D’ailleurs, j’avais imposé aux journalistes de toujours débuter leurs sujets par un gros plan. Parce que le très gros plan c’est le début d’une histoire. C’est l’image qu’on retient, qui résume presque à elle seule le sujet. Ce premier plan est le révélateur de ton histoire. Je leur disais : un sujet peut se comprendre sans commentaires.

Et comment vous débrouilliez-vous pour les images ? Le droit à l’info ne devait pas être suffisant…

Il y avait une toute petite partie de production, grosso modo 20% des images, Il y avait bien sûr une partie non négligeable du droit à l’information qui nous permettait de capitaliser sur les droits détenus par des tiers, mais, et c’est là la force du projet, j’avais un accès aux images des actionnaires de TPS ! C’est-à-dire que je pouvais me servir presque de façon illimitée des images de TF1, France 2, France 3 et M6 ! C’était un droit de puisage dans les images produites par ces actionnaires. Ce qui a fait grincer quelques dents d’ailleurs à l’époque, à Stade 2 notamment parce que le magazine de la 2 exploitait une fois ses images en diffusion et nous, derrière, on pouvait reprendre, en désossant les reportages, tout ce qu’on voulait, une, deux, trois fois et même une quatrième fois. Enfin, nous avions accès à des agences de sport telles que Reuters. Avec ça, j’avais la base images.

Restait à embaucher les journalistes

Oui, j’ai dû agréger à cette base images, des incarnations discrètes mais très efficaces. C’est le profil que je recherchais. Plutôt des très jolies filles, si vous vous souvenez, et, par ailleurs, des journalistes à très hauts potentiels. Et j’avais un principe, prérequis du recrutement : aucun collaborateur d’Infosport n’avait fait de télévision avant. Parce que le code éditorial que je voulais insuffler devait ne pas être entravé par des journalistes qui auraient déjà des réflexes. Je les voulais vierges. Ma seule détermination et conception de l’information c’était de savoir raconter une histoire. C’est pourquoi cela devait passer par une virginité éditoriale. Tous mes journalistes étaient des premiers jobs. Antoine Le Roy, Messaoud Benterki, Romain Del Bello, Thomas Thouroude, Estelle Denis… J’ai eu la chance, et un peu d’intuition, que ces talents allaient devenir de grands talents.

Engager des talents à fort potentiel c’était pourtant risquer qu’ils deviennent une incarnation forte de la chaîne, tout le contraire du discours de base : la star du sport c’est le sport, pas le journaliste…

Mais je savais que ces journalistes, parce qu’ils étaient talentueux, ne resteraient pas sur Infosport. Qu’on allait nous les débaucher. Je considérais la chaîne comme un laboratoire de talents. Et de formats. On pouvait tout tenter, tout faire et je savais qu’assez naturellement les meilleurs allaient nous quitter. Mais ce n’était pas grave car les voir partir sur de plus grandes chaînes, dans de plus grandes rédactions comme à TF1, Canal+ ou France Télé, était une formidable publicité et promotion pour Infosport. Et la chaîne a très vite percé dans le bouquet TPS : performances commerciales, audiences, niveau de profitabilité qui plaît à nos actionnaires, et donc ça marche.

De gauche à droite : Thomas Thouroude, Jean-Philippe Goron, Messaoud Benterki, Isabelle Ithurburu, Pierre Fraidenraich, Olivier Tallaron, Antoine Le Roy, Marc Walter
photo : Maxime Bruno / Infosport

Vient la fusion TPS/Canal+ fin 2005. Cette fusion a-t-elle remis en cause l’existence d’Infosport ? (Jean-Philippe Goron, l’actuel patron d’Infosport+ passe par-là et se joint à nous…)

Tiens, Jean-Philippe (il était aussi aux débuts de la chaîne, ndlr), Vincent me demande si Infosport a failli ne plus exister à la fusion TPS/Canal. Il va te dire (sourire en coin). Jean-Philippe a l’habitude de dire que j’ai créé la chaîne une fois et que je l’ai sauvée une fois ! (Jean-Philippe Goron enchaîne)

Une des spécificités d’Infosport était son modèle économique, une chaîne qui encore aujourd’hui, à un moindre coût a un très beau rapport qualité/rentabilité/audience/satisfaction. Quand il y a eu la fusion, bien sûr que nous avons eu peur. L’avenir n’était pas assuré.

Pierre Fraidenraich reprend : historiquement, Infosport n’aurait jamais dû exister parce qu’en 1998 personne n’y croyait. Il a vraiment fallu qu’on s’arrache comme des dingues pour faire la démonstration de la pertinence du projet. Et lors de la fusion, beaucoup considèrent que la chaîne est morte. Elle est morte pour une raison assez essentielle c’est que dans le plan de service de CanalSat il y a déjà l’Equipe TV en exclusivité qui est déjà rétribuée de manière assez significative par le grouper canal. Canal se dit alors pourquoi aurions-nous besoin de deux chaînes, dont l’une est déjà distribuée en exclu ? Nous étions assez condamnés.

Comment sauvez-vous la chaîne ?

Ma force de conviction (rires). Ce qui nous sauve c’est qu’une fois de plus je vais mettre tout en œuvre pour convaincre les patrons du groupe Canal, Bertrand Méheut et Rodolphe Belmer en tête, en les conviant à une visite de la chaîne.

J-P.Goron : c’est vrai ! Il n’y a pas de modestie à avoir, il faut reconnaître la force de Pierre d’avoir tout fait pour défendre la chaîne.

P.F : Les patrons s’interrogeaient vraiment. Je leur ai simplement dit, je vous invite à venir voir ce qui vous appartient avant de prendre toute décision et vous serez bluffés par l’énergie et le talent des équipes et par notre modèle économique imbattable, et la puissance éditoriale que l’on peut mettre au service des actifs sportifs du groupe Canal. Infosport était un formidable levier d’optimisation des droits sportifs de Canal, une vitrine. Ils sont venus, ils ont vu ce dont on était capable sur 75 mètres carrés…

J-P.Goron : ils ont surtout vu aussi ce que les rédactions de journalistes allaient devenir à court terme. Infosport fut très tôt le modèle de la mutualisation des tâches, tout le monde était multi-tâches. Aujourd’hui, tous les gens que j’engage sont multi-tâches : tourner, monter, mixer, présenter. Nous les formons à tout.

(Goron nous quitte)

A l’époque, Infosport faisait en audience 30% de moins que sa concurrente, l’Equipe TV. Je leur ai assuré qu’on la dépasserait très vite. Dès la vague suivante, nous étions devant. Du coup, avec tous ces arguments, j’ai réussi non seulement à les convaincre de nous garder, mais aussi de nous donner des moyens de mieux faire encore ! Et il n’y a qu’à voir aujourd’hui les résultats. Les programmes phares de Canal sont présentés par Messaoud Benterki, Isabelle Ithurburu, Thomas Thouroude, tous issus d’Infosport et la chaîne a dépassé l’Equipe TV (époque câble/Sat).

Dans la foulée, j’ai été nommé patron de la Newsport Factory et nos équipes fournissaient les contenus d’actualité sportive aux autres chaînes du groupe qui en avaient besoin. Infosport était devenue un actif important du groupe. Jusque dans sa symbolique visuelle puisque le logo de la chaîne a été adapté aux codes couleurs Canal puis l’on a rajouté le sigle « + » qui montre que la chaîne est un élément important du groupe Canal. Un an après la fusion et ce sauvetage, j’ai quitté Infosport pour prendre la direction générale d’I-Télé.

Aujourd’hui, quand vous regardez le bébé, il a grandi comme vous l’espériez ?

J’ai plein de sources de fierté aujourd’hui quand je vois ce qu’est devenue la chaîne. J’ai un fils qui est né avec Infosport et mes enfants sont les premiers téléspectateurs de la chaîne, ils ont grandi avec et y sont scotchés. Pour moi, et c’est prétentieux ce que je vais dire mais j’en suis ultra fier, Infosport+ est une chaîne générationnelle, inscrite dans une génération d’amateurs de sport. Les amateurs de sport sont assez fans d’Infosport+. La chaîne a acquis une très grande notoriété, elle est créative, réactive, audacieuse, sait s’adapter aux nouveaux outils… Je suis fier de ce petit bébé que j’ai enfanté et qui aujourd’hui est un beau garçon de 15 ans.

Propos recueillis par Vincent Rousselet-Blanc en exclusivité pour En Pleine Lucarne

Share

About Author

Vincent Rousselet-Blanc

(14) Readers Comments

  1. I am in fact pleased to read this weblog posts which carries plenty of valuable
    data, thanks for providing such information.

  2. Magnifique post une fois de plus

  3. Je peux dire que c’est constamment un plaisir de visiter votre
    site web

  4. I am really impressed with your writing skills as well as with
    the layout on your weblog. Is this a paid theme or did you customize it yourself?

    Anyway keep up the excellent quality writing, it’s rare
    to see a nice blog like this one today.

  5. Infosport sera remodelé à la rentre selon linette

  6. La chaîne est aussi dispo sur Numéricable.

  7. J’adore infosport+!! La première chaine que je mets quand jallume ma tv..

  8. oui, à quand la HD pour Infosport+ (et Sport +) …

    • Normalement courant 2014 pour Sport+ comme la annoncé Cyril Linette sur twitter ,pour infosport aucune nouvelle.

  9. J’ai canalsat, mais je n’ai jamais regardé… toutefois un beau projet et une belle photo dans l’article !

  10. A quand une version HD et une modernisation du plateau?

    Une version proche de Sky Sport News ou Sky Sport 24 ça serait cool.

  11. Pour ma part je suis un fidèle d infosport et je la préfère à l equipe 21

  12. Dommage qu’il ne soit disponible qu’avec l’abonnement à CanalSat. Ah oui, l’exclusivité du groupe Canal+ !

    Pour ma part je ne sais pas à quoi ressemble cette chaine. Bon, c’est pas grave, avec l’Equipe21 et Sport 365, l’info sportive est présente sans passer par la dime.

    Sans faire une chaine d’info, c’est peut être ce qui manque à beIN Sport. Un secteur info un peu plus présent.

  13. On a une idée de l’audience ? Parce qu’une chaine payante alors qu’il en existe une gratuite, ça ressemble à LCI vs BFM et j’ai du mal à imaginer ça rentable. Mais bon, si y a des amateurs…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>