Peu après la conférence de presse de Didier Deschamps, jeudi dernier, à l’occasion des deux matchs décisifs de qualifications pour la coupe du monde 2014, Jérome Saporito (à gauche), directeur adjoint des sports à TF1 production, et Cédric Beaudou (à droite), rédacteur en chef adjoint en charge des évènements rugby pour France Télévisions, qui sort tout juste du Tournoi des Six nations, ont eu l’amitié de recevoir pour En Pleine Lucarne, Romain Allaire pour un échange croisé exclusif sur les particularités de leur métier. Une interview fleuve…mais très intéressante comme nous les aimons à EPL.

Messieurs, tout d’abord, peut-on vous accoler l’étiquette de  producteur ?

Jérome Saporito : Tout à fait.

Cédric Beaudou : A TF1 oui, à France 2 non, car il n’y a pas de producteur en interne, mais la fonction existe puisque c’est celle que j’occupe.

Au quotidien,  en quoi consiste  votre travail ?

JS : Principalement, à faire le choix des moyens techniques et éditoriaux pour mettre en valeur le match à venir.

CB : On intervient en fait sur  4 pôles…un pôle technique, un pôle éditorial, un pôle artistique et un pôle lié à la communication, c’est-à-dire à la promotion de l’évènement.

JS : Communication interne et externe

CB : Nous sommes en fait dans un rôle transversal. C’est-à-dire que nous devons à la fois produire l‘évènement en lui-même, en déployant les moyens idoines, réfléchir à la façon d’améliorer la captation du direct en faisant appel à de l’artistique ou à de l’éditorial ; ensuite, il y a le choix des acteurs, notamment ceux qui commentent, le choix de ceux qui réalisent et la communication et le développement. Aller chercher des évènements ailleurs, être en éveil permanent. Voilà notre quotidien ;

JS : Il y a également la relation avec les fédérations et les staffs. Moi par exemple, en ce moment, je m’occupe de la FFF et de Didier Deschamps. Car on construit des choses ensemble.

CB : C’est juste. Moi aussi j’ai ce rapport avec la FFR  et d’ailleurs c’est parfois compliqué, surtout lorsque l’équipe va mal…car les problèmes, on est obligé d’en parler lors de notre édition. Ainsi, il faut expliquer aux staffs pourquoi et comment on va aborder des choses qui fâchent. D’autant que lors d’une défaite, les sportifs sont parfois à vif. Nouer de bonnes relations avec les fédérations et leurs acteurs, sur le long terme, est essentiel.

Quelles sont pour vous les clés d’un match bien produit ?

CB : pour moi, un match bien produit est un rendez-vous au cours duquel les téléspectateurs ne se rendent même pas compte qu’il y a autant de travail derrière et un rendez-vous où l’émotion prend le dessus. Pour cela il faut qu’il n’y ait aucun problème technique qui vienne polluer la retransmission…Si une musique est placée à un mauvais moment ou une composition d’équipe qui tombe au mauvais moment, il y a pollution de l’évènement…. Un match bien produit est un match où les gens sont transportés et ne le réalisent même pas.

JS : L’autre objectif va être aussi de mettre en valeur le spectacle proposé par les trente joueurs ou les 22 footballeurs. Cela passe par la qualité des commentaires, les moyens techniques mis en œuvre pour in fine en faire un spectacle. On travaille tous les deux sur des sports à très forte audience donc la notion de mise en valeur de l’évènement est très importante.

CB : Ce qui est assez nouveau en fait, pour le sport  j’entends. Ces rendez-vous sportifs sont devenus tellement important pour les chaines que les enjeux sont presque de nature industrielle. La mise en valeur de ces achats est donc capitale.

 

Lors d’un direct, quels sont vos champs d’intervention ?

JS : Moi, cela va être beaucoup en amont du match. Pendant le match, le moins possible, parce que l’on s’efface. Certes, je garde un œil extérieur et je suis capable d’intervenir et de recadrer si quelque chose se passe mal, mais, globalement, j’essaie de ne pas trop intervenir si ce n’est offrir une onde positive aux équipes pour éviter une quelconque panique parce que le direct…d’autant qu’un stade ce n’est pas un studio de télévision et qu’il y a un facteur risque important.

CB : Pendant le match il faut essayer d’avoir du détachement par rapport à ce que l’on est en train de voir pour ensuite guider. C’est-à-dire que je me mets dans la peau du téléspectateur, ainsi des questions me viennent et si au commentaire ou à la réalisation je n’ai pas les réponses à mes questions, à ce moment là, je les demande. En fait ce sont des petites touches. Mais le mieux c’est de moins parler aux équipes

JS : Ton regard extérieur, il est essentiel parce que les gens qui travaillent sur l’évènement, ils sont chacun dans leur truc…l’homme de terrain, il est dans son casque et en même temps il essaie d’entendre ce que disent les entraineurs, le commentateur est dans son flux permanent, le réalisateur est devant tous ses écrans et ses caméras pour ne rien rater, donc le mec derrière, le producteur, est au calme, c’est lui qui a un peu de recul…

CB : Il faut savoir réguler. Faut rassurer et réguler. Il faut également faire le bon choix ce qui n’est pas toujours évident car, comme le disait Jérome, dans un stade il peut se passer n’importe quoi. Par exemple, on vient au stade et le coup d’envoi qui devait avoir lieu à 21h n’a pas lieu…cela m’est arrivé il y a un an (ndlr : France-Irlande reporté…). Et là il faut avoir la capacité de se dire : bon ce n’est pas grave et avoir la capacité de réagir en se disant que tout ce que l’on avait créé c’est pour la poubelle et recréer en direct une histoire, sans panique, parce que dans ce cas là tout le monde dans le car régie se tourne vers quelqu’un et en définitive vers le producteur.

JS : Lorsqu’il y a un imprévu cela repose en effet sur nous

 

Cela implique-t-il pour le producteur de connaitre tous les aspects d’une retransmission pour répondre aux éventuels imprévus ?

CB : Oui. Il faut avoir une bonne connaissance, bon, pas d’expert…parce que si vous discutez avec un technicien cela peut vous amener parfois très très loin (rires partagés)… mais il faut bien connaitre comment fonctionne un car régie, humainement et techniquement, afin de savoir ce que l’on peut attendre des gens.

Après le match, travail terminé ou pas ?

JS : Non, pas du tout. Pour notre part, on enregistre beaucoup de choses pour LCI, Eurosport, etc. Disons que 90 mn après un match on finit le travail.

CB : Oui c’est ça, 90 minutes environ. D’autant que maintenant il y a internet donc faut monter un résumé pour le site, il faut faire des interviews dans le vestiaire pour nourrir  les magazines ou les éditions du soir. Nous par exemple nous avons France Outre-Mer, ainsi, s’il y a un wallisien dans l’équipe, par exemple, faudra que l’on fasse un sonore. Il faut également récupérer les images qui sont dans le car, comme les loupes, car ce sont des images sur lesquelles on pourra retravailler dessus plus tard.

Les équipes de France c’est quelques matchs par an, comment faites-vous vivre le feuilleton « équipe de France » ?

JS : Nous, cela va être principalement à travers Téléfoot. C’est-à-dire qu’une fois qu’un  joueur a eu une cape, quelque soit son club, il devient avant tout, pour le grand public, un joueur estampillé équipe de France… Nous le traitons donc ainsi et on le suit tout au long de l’année dans son club sous cet angle. Que ce soit Varane, Pogba, ou Benzéma, nos choix rédactionnels se font à travers ce prisme : est-il international ou pas ?

Au niveau des joueurs, ce label modifie aussi totalement leur quotidien…ils voient affluer d’un peu partout des demandes, les regards changent et lors d’un petit coup de moins bien et qu’ils ne sont plus internationaux, croyez-moi, leur quotidien change de nouveau et pas pour le mieux. Demandez à Dimitri Payet, qui vient d’être rappelé en équipe de France, de vous parler de sa période hors équipe de France, il vous dira que son quotidien était sans commune mesure avec celui qu’il avait avant avec le statut international en activité

CB : Nous c’est à peu près la même chose avec Stade 2, si ce n’est qu’en plus nous avons la Coupe d’Europe de rugby et la finale du championnat qui nous permettent  de retrouver régulièrement nos internationaux. On « feuilletonne » aussi là-dessus. Nous, on achète un film en fait,  c’est le tournoi des 6 nations et les acteurs ce sont les joueurs que nous suivons.

Les internationaux ce sont un peu les grandes vedettes et nous tentons de les faire connaitre et de les présenter comme telles car ce sont des vedettes… Comme dans un grand film, il y a un générique, nous on le met au début, avec le trombinoscope, et on évoque la dramaturgie du film à venir. Il faut donc alimenter ça. Pas de manière artificielle cependant.

Les rendez-vous du XV de France sont connus à l’avance (6 nations, Tournée de novembre, Coupe du Monde) tandis que ceux des « manchots » sont plus aléatoires en raison des divers tirages qualificatifs pour les championnats d’Europe ou Coupe du Monde. Est-il plus facile de produire le rugby que le foot ?

CB : Il est sûr que moi, depuis 150 ans, je sais où jouera l’équipe de France l’année suivante (rires). Ceci dit, chaque année on repart à zéro et, globalement, produire à l’étranger ce n’est effectivement pas toujours simple.

JS : (rires) J’ai effectivement visité avec l’équipe de France quelques lieux exotiques…Ceci dit, l’équipe de France de foot a cette différence énorme avec le rugby, pour l’instant, c’est qu’une main qui qualifie l’équipe ou un coup de boule d’un joueur atteint une résonnance impressionnante.

CB : En rugby cela deviendrait un évènement national tandis qu’au foot cela devient une affaire d’état. Les politiques s’emparent d’ailleurs facilement de ce genre d ‘évènement.

JS : Le foot cela peut faire parfois 20 millions en audience et dans ce cadre là cela dépasse le simple match.

Tf1 vient d’acquérir 11 affiches de l’Euro 2016…France 2 a consolidé le tournoi des 6 nations jusqu’en 2017… Cela veut-il dire que c’est rentable ?

CB : Financièrement, ce n’est pas mon secteur. En revanche, si on parle d’audiences, ces grands directs ont une valeur très importante pour les chaines généralistes. Pourquoi ? Parce que lorsque l’on regarde globalement les audiences il y a une érosion excepté pour ces directs de sport qui résistent très bien. Ce sont même, en ce qui nous concerne, des audiences qui progressent. C’est assez remarquable. Lorsque l’on programme un match on est sur de faire une bonne audience ou tout du moins quasiment la même que celle de l’année précédente. C’est un vrai luxe que même des programmes de divertissement achetés fort cher à l’étranger ne peuvent garantir.

JS : C’est sûr. Les équipes de France de football et de rugby séduisent

Craignez-vous que les équipes de France disparaissent un jour des offres des télévisions gratuites ?

JS : Fort heureusement ce sont des évènements protégés. On n’en est pas là.

Verra-t-on un jour le tournoi des 6 nations sur TF1 ?

JS : (rires) C’est Cédric qui décide.

CB : Pour l’instant nous sommes tranquilles pour quelques années (NDLR 2017)…J’espère que ce n’est pas d’actualité en tout cas. Ceci dit quand on voit l’arrivée récente de BeIn…

JS : Le paysage a totalement changé. Il y a à peine deux ans, personne n’imaginait l’arrivée d’un nouvel acteur comme BeIn

Justement, ces nouveaux acteurs impactent-ils vos rendez-vous hebdomadaires ?

JS : Dès qu’il y a de la concurrence, il faut se remettre en question. C’est même plutôt sain.

CB : Oui cela impacte, mais on se regarde tous

JS : Oui on s’observe. Moi je regarde les programmes de Cédric, qui regarde les miens. Est-ce qu’il y a des nouveautés ? Comment a-t-il traité l’évènement…

« Produire c’est innover », est-il facile d’innover au sein des gros mastodontes TF1 et France Télévisions

JS : Toujours innover ! C’est une quête permanente…à TF1, par exemple, on avait fait la première « cable cam » sur France-Allemagne…

CB : Ah non ! Votre « com » avait bossé dans ce sens-là mais la première « cable cam » qui a été utilisé, c’était sur un match de rugby !

JS : Vérifie quand même…Ceci dit, la recherche c’est primordial, mais d’un point de vue technique…personne ne crée une caméra pour France 2 ou TF1. La super loupe n’est pas l’apanage d’une chaîne ou d’une autre. Les cadreurs, les réalisateurs, les ingénieurs du son sont toujours à peu près les mêmes…

CB : Dans notre milieu, on va pouvoir faire un coup une fois, mais si c’est une bonne idée, tu peux être sûr de la retrouver chez les autres dans la semaine qui suit. Ainsi, il faut toujours se tenir en éveil

JS : Moi je regarde beaucoup ce qui sa fait à l’étranger

CB : En ce moment, je regarde ce qui se fait dans l’hémisphère sud (ndlr : le Super XV vient de démarrer), il y a des choses vraiment intéressantes au niveau du rugby

JS : C’est vrai. Pour le foot, les Mexicains, par exemple, ils te font des trucs totalement délirants en terme d’incrustation…tiens, les Japonais, tiens les Anglais…font ci ou ça. On regarde tout.

CB : En rugby, on échange souvent avec nos homologues étrangers. Grace au tournoi et aux rendez-vous fixes, on se connait tous et on se refile quelques coups de main. Par exemple, nos caméras dans les vestiaires, on leur libère parfois les accès pour leurs retransmissions et inversement.

 

En tant que producteur, quel a été votre plus beau coup ? Celui où secrètement vous vous êtes dit « yes » !

JS : Ribéry en claquette à Téléfoot pendant la coupe du monde 2010 en Afrique du Sud et…la liste de Raymond Domenech au 20h

CB : Moi, ce n’est pas vraiment un coup, mais je pense au match annulé l’an dernier à la dernière minute (France – Irlande, ndlr). Il a fallu bien réagir, coordonner les savoir-faire, aller chercher l’info. Et, chose incroyable, on a fait plus de 6 millions et demi sur un match qui n’a pas eu lieu…les gens sont restés parce que l’on a su apporter les réponses aux questions. Quand on a rendu l’antenne, là je me suis dit, on a bien fait notre boulot. Il y a aussi notre travail sur le son, ma marotte.

JS : oui, le son, c’est vraiment le parent pauvre des retransmissions

CB : Tout à progressé en technique sauf le son ou très peu…je constate personnellement qu’il y a un décalage entre ce que je vis sur le terrain et ce que le téléspectateur a chez lui. J’ai donc beaucoup travaillé sur le son…Par exemple, on a pu sortir une séquence l’an dernier, lors du France-Angleterre, dont je suis très fier…La mêlée française subit pendant 60 minutes et étonnamment à la 60ème, la mêlée française enfonce les Anglais. Là on injecte dans le direct une séquence enregistrée 5 minutes plus tôt dans laquelle William Servat (ndlr : talonneur du XV de France) explique à l’arbitre que les Anglais trichent en anticipant les commandements. L’arbitre lui dit qu’il va changer ses annonces et, résultat, la donnée en mêlée se modifie totalement. C’est grâce à cette séquence prise en catimini que notre public a pu comprendre tout l’enjeu de cette mêlée enfoncée à la 60ème

Sinon, pour parler de coup, il y a quand même un moment fort que je retiens…c’est d’avoir pu interviewer en exclusivité Clint Eastwood, alors qu’il était à l’Elysée pour son film Invictus et d’avoir injecté cette rencontre lors de la mi-temps du match France-Afrique du Sud.

Vous avez une actualité chargée, quels vont-être vos innovations ?

JS : Pas de révolution mais quelques évolutions. A chaque match on se pose la question de ce qu’on a fait, ce qu’on peut faire, ce que l’on va faire. On va donc renforcer notre dispositif

CB : Nous on va renforcer notre présence sur internet. Ainsi, présentement, on peut suivre le match sur internet tout en ayant une multitude d’activité autour du live, comme répondre à des sondages, obtenir la fiche des joueurs, parcourir twitter et s’amuser avec un petit logiciel qui permet d’isoler un bout de match et d’envoyer cette séquence choisie à ses amis via les comptes sociaux. Ce système on l’a mis en place il y a deux semaines, on fera un debriefing de ce que cela aura généré comme connections à la fin du tournoi.

JS : Nous, de la même façon on aura ce système dit « connect » sur le match Espagne-France. C’est une sorte de second écran : statistiques, fiches, on peut choisir un autre angle de vue, on peut commenter le match, on peut échanger…Le sport se prête totalement à ça…Deschamps fait un changement : a-t-il raison ? Qu’auriez-vous fait à sa place ?  On peut donner des notes. Bref, apporter des plus…

CB : Nous au rugby, on a la chance d’avoir des caméras dans les vestiaires, un arbitre avec un micro, des arbitrages vidéos… Tout cela enrichit un direct. Mais de toute façon notre matière première c’est l’émotion ;

JS : Totalement. L’équipe de France c’est familial, le coq, la patrie…tout ceci place l’évènement au-dessus des autres. Sur un match de l’équipe de France, nos retransmissions commencent d’ailleurs toujours par une image du public.

CB : Une finale du Top 14 c’est 2,5 millions de téléspectateurs en audience. Un gros match du tournoi c’est 8 millions. Le delta représente tout simplement l’équipe de France et son attrait.

JS : L’équipe de France c’est toujours de l’émotion !

Propos recueillis en exclusivité pour En Pleine Lucarne par Romain Allaire.

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Vincent Rousselet-Blanc

(1) Reader Comment

  1. Et il faut arrêter avec les réalisateurs « zappeurs », qui changent de plans toutes les 2 secondes ! Sur France 2 notamment …

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