Football L'Actu Média Les News — 24 juillet 2012

Élève de l’École Normale Supérieure de Cachan au sein du département de Sciences sociales, et étudiant au CELSA en Médias, Nicolas Docao, n’est pas un téléspectateur comme les autres.

Devant la télé, ce passionné de sport ne se contente pas de  « l’analyse à chaud » et émotionnelle du fait sportif », comme il dit. Il scrute, étudie, échafaude des théories, des réflexions. Et comme le football prédomine aujourd’hui dans les médias, Nicolas s’est intéressé à la marque « Les Spécialistes » de Canal+Sport à travers ses trois émissions phares : Les Spécialistes, The Specialists et les Spécimens.

Pendant trois mois, il a regardé chacune de ces émissions pour les décrypter. Et s’est tout particulièrement penché sur la nature et le rôle de l’expertise proposée par ces magazines.

Résultat : une analyse sociologique d’une trentaine de pages intitulée : Les Spécialistes : Faire expertise ou faire de l’expertise ?

Réponse : les deux mon général ! Mais – et c’est un parti pris bien sûr – nous ne nous intéresserons ici qu’aux recettes de mise en scène de l’expertise dans les Spécialistes qui révèle, selon l’auteur, des pratiques bien huilées, presque scientifiques.

Comment l’expertise proposée par l’émission s’articule avec son exigence médiatique ? Comment s’y déroule le processus d’expertise ? C’est parti, c’est dense et ce n’est qu’un point de vue personnel de l’auteur. A vous de contribuer au débat si vous le souhaitez.

Moments d’expertise, moments d’analyse : le déroulement de l’émission

Les trois déclinaisons de l’émission Les Spécialistes qui nous intéressent plus particulièrement suivent le même déroulement, durant 55 minutes, même si les thèmes abordés diffèrent. L’ambiance sur le plateau des Spécialistes Ligue 1, de The Specialists et des Spécimens apparaît aux téléspectateurs comme détendue : s’ils s’opposent, les intervenants ne se fâchent pas pour autant et ne haussent jamais la voix. Néanmoins, la distribution de parole orchestrée par le présentateur ne rend pas le débat analogue à une discussion de comptoirs entre amateurs de football.

Les 55 minutes de l’émission suivent une temporalité spécifique, invariable en fonction des trois déclinaisons qui nous intéressent, traversées par des moments clés marquant la rupture entre présentation du débat et débat en lui-même. Sur 55 minutes d’émissions, seules 33 minutes sont explicitement consacrées au débat. Hormis la publicité, le reste du temps est dévolu à la présentation, à l’organisation et à la clarification du débat. C’est ainsi autour des quatre débats que se structure l’émission, les 22 minutes de « non-débat » servant à l’introduire ou à le refermer.

La situation d’expertise offerte par l’émission ne se fixe pas ses règles d’elle-même : en effet, le temps alloué aux situations d’expertise est fixe, et tout dépassement engendre un rappel du présentateur et une insistance pour passer au sujet suivant. De la même manière, le présentateur a la tâche de distribuer les sujets, de solliciter le point de vue des consultants et de couper la parole de ceux qui parlent trop longtemps, en régissant plus globalement le temps de parole des individus situés autour de la table. Sa position est celle de metteur en scène de la situation d’expertise, fixant des règles essentiellement temporelles et modulant la parole donnée.

De la même manière, les consultants sont introduits au sein de l’émission par une pastille, en bas de l’écran, au moment de leur première apparition à la caméra. Si durant la présentation vidéo de l’émission seul leur nom associé à leur image est mentionné, la pastille de présentation rappelle leur nom et leur « statut » décliné de cette façon : « Spécialiste + Activité ». Par exemple, pour Pierre Ménès, la pastille note « Pierre Ménès – Spécialiste du Canal Football Club ». Ici, la pastille qualifie l’individu de spécialiste en mentionnant son émission d’origine. De la même manière, pour Charles Villeneuve, la pastille note « Charles Villeneuve – Spécimen ancien président du PSG ». Ici, la pastille qualifie l’individu de « spécimen » en mentionnant son poste dans le football.

La pastille de présentation des Spécialistes : l’exemple d’Étienne Moatti, « Expert Sport et Télé L’Équipe »)

Capture d’écran de l’émission Les Spécimens (25/04/2012)

 Ainsi, dans l’architecture médiatique même de l’émission, les consultants sportifs sollicités voient leur présence légitimée par la pastille décrivant leurs activités par ailleurs, avec des références d’autorité, comme l’appartenance à une émission particulière ou à un poste précédent dans l’univers du football. Cette pastille rappelle ainsi la reconnaissance institutionnelle (Backouche, 2006) des consultants.

Enfin, le recours aux statistiques, via la figure d’un journaliste qualifié de « statisticien », introduit dans l’argumentation des consultants des données chiffrées leur permettant d’illustrer leur propos. Si la performance sportive est quantifiable via des indicateurs, comme le nombre de passe ou le nombre de kilomètres parcouru, aucun travail scientifique ne fait écho d’une relation entre les données statistiques et la performance sportive, nécessairement qualitative.

Ainsi, si elles permettent d’illustrer par des chiffres les propos, les statistiques sont essentiellement utilisées ici pour « faire scientifique », selon l’analogie discutable « statistique = scientifique », et non pour étayer scientifiquement une argumentation. Surtout, l’usage des statistiques dans les émissions Les Spécialistes Ligue 1 et The Specialists, émissions spécifiquement dédiées au domaine sportif, est discutable : aucune corrélation n’est scientifiquement démontrée entre le chiffrage statistique et la performance qualitative (Allen & Parsons, 2006). Durant l’émission Les Spécimens, dédié à l’aspect socio-économique du monde du football, l’usage des statistiques est plus pertinent, afin de rappeler les chiffres de budget des clubs ou encore les chiffres des transferts.

L’usage des statistiques dans Les Spécialistes : l’exemple des statistiques du FC Barcelone.

Capture d’écran de l’émission Les Spécimens (25/04/2012)

 

Par ailleurs, en plus des statistiques, l’autre support utilisé pour appuyer l’argumentation des consultants sportifs durant l’émission est le recours à la vidéo, alternant entre des images de jeu et des interviews.

L’expertise est donc mise en scène médiatiquement dans Les Spécialistes, pour paraphraser Goffman (1956). En effet, Goffman assimile le monde à une scène de théâtre, où les individus sont des acteurs tenants des rôles et où les relations sociales sont des « représentations » soumises à des règles précises. Ceci autorise Goffman à parler de « mise en scène de la vie quotidienne ». Alors, pour suivre la métaphore théâtrale, le producteur est le rédacteur en chef de l’émission, le metteur en scène le présentateur, assisté du journaliste statisticien, et les acteurs les consultants.

 

La construction sociale de la situation d’expertise

En plus du contenu de l’émission et de la construction rhétorique de l’expertise, l’expertise est également construite socialement via la sélection des consultants et la disposition spatiale du plateau de l’émission.

En effet, Les Spécialistes est une émission de débat nécessitant des points de vue opposés afin de nourrir ledit débat. Ce dernier se construit socialement de deux manières durant l’émission : d’une part, par la disposition spatiale du plateau ; d’autre part, par la sélection et le placement des consultants au sein de ce plateau.

La constance de disposition des plateaux entre les trois émissions déclinées des Spécialistes (Les Spécialistes Ligue 1, The Specialists et Les Spécimens) nous conduisent à mettre en relief certaines permanences dans le déroulement du débat et de l’expertise des consultants.

Tout d’abord, le présentateur détient spatialement une position de médiateur neutre, se situant entre les deux tables où se répartissent les consultants. Si ces deux tables ne manifestent en aucun cas deux camps aux positions bien tranchées, l’hétérogénéité statutaire entre consultants sélectionnés durant l’émission se retrouve dans l’organisation humaine du plateau : dans Les Spécialistes Ligue 1, les anciens joueurs font face aux anciens entraineurs ; dans The Specialists, les anciens joueurs font également face aux anciens entraineurs ; dans Les Spécimens, les anciens présidents de club font face à l’agent de joueurs et au journaliste. Ainsi, les différents profils de consultants énoncés plus haut se regroupent en catégories sur le plateau.

Cette disposition humaine traduit également les critères de sélection des consultants participants à chaque émission. Hormis le « statisticien » et le présentateur inflexibles (à laquelle s’ajoute la figure du journaliste dans Les Spécimens), les différents consultants occasionnels et réguliers se relaient suivant le même schéma : dans Les Spécialistes Ligue 1, le plateau est souvent composé de deux anciens joueurs et de deux anciens entraineurs ; dans The Specialists, idem ; dans Les Spécimens, le plateau est la majorité du temps composé de deux anciens présidents de club et d’un agent. Ainsi, la situation d’énonciation et la tonalité du débat est déterminée nécessairement par cette sélection de profils hétérogènes susceptibles d’avoir des points de vue différents, ce qui permettra la mise en place d’un débat, et est rehaussée par cette mise en scène spatiale.

À ce titre, la situation d’expertise de l’émission est construite spatialement, par la disposition autour des tables, et socialement par la sélection individuelle opérée par le rédacteur en chef de l’émission pour la constitution du plateau.

Ainsi, l’expertise proposée par l’émission Les Spécialistes n’est pas une expertise authentique, mais la mise en scène d’une situation d’expertise où chacun détient un profil singulier pouvant a fortiori s’apparenter à un rôle social régi par des règles édictées durant 55 minutes par le présentateur de l’émission. Dès lors, en souhaitant « faire expertise » et non pas proposer une situation d’expertise dénuée de toute règle de mise en scène, la scientificité, ou du moins la tonalité de la situation d’expertise sur le plateau des Spécialistes est sujette à discussion.

L’impératif médiatique

Les développements précédents sont relativement sévères envers l’émission Les Spécialistes. En effet, cette émission mettrait en scène une situation d’expertise artificielle, répondant aux canons imaginaires de l’idéaltype d’une situation d’expertise, avec des contradicteurs et le recours aux chiffres, cette construction se retrouvant à la fois dans la sélection des consultants et dans la disposition spatiale de l’émission.

Or, ces développements omettent un aspect singulier de l’émission Les Spécialistes : il s’agit d’une émission télévisée, à destination d’un public. En tant que format médiatique, l’émission doit ainsi répondre à des exigences exogènes, régies par le public. L’artificialité de l’émission est-elle la conséquence pour Canal+ de la nécessité de proposer une situation d’expertise sous contrainte médiatique ?

Si Les Spécialistes ne s’apparente pas à une émission de débat faisant intervenir des experts où des téléspectateurs peuvent intervenir pour poser des questions ou mettre en lumière un sujet particulier (contrairement à C dans l’air ou Médias Le Mag, sur France 5, faisant intervenir le public via Internet et Twitter, ou encore l’émission de radio L’After Foot faisant intervenir les auditeurs au téléphone), l’émission s’adresse avant tout au public des téléspectateurs.

Or, ce public est spécifique : d’une part, en étant diffusée sur Canal+ Sport, l’émission s’adresse à un public ayant nécessairement choisi de regarder l’émission, et qui détient comme « horizon d’attente » (Jauss, 1978) que l’émission honore sa vocation de « décryptage de l’actualité sportive et de retour sur les faits marquants en compagnie des consultants de Canal+ ».

Ainsi, le téléspectateur détient un système de référentiels préalable à l’acte de visionnage de l’émission obtenu à la lecture de l’intitulé du programme : s’il ignore les sujets abordés durant l’émission, il s’attend à un décryptage et à une analyse de faits relatifs au football, donc en somme à une expertise. Ainsi, pour reprendre le lexique de la sociologie des médias développée par Hall (2007), Canal+ doit faire intégrer au téléspectateur le sens connoté du programme télévisé : le téléspectateur doit trouver l’émission conforme à sa description d’émission de décryptage et d’analyse.

Ceci explique ainsi les deux manières mobilisées par Canal+ pour répondre à cette exigence du public : d’une part, Les Spécialistes « font expertise » par la disposition spatiale et temporelle énoncée plus haut ; d’autre part, Les Spécialistes sollicitent des figures expertes avec des consultants populaires auprès du public afin de répondre à cette attente des téléspectateurs. Ainsi, par les caractéristiques temporelles, spatiales et sociales formant le « format de diffusion » (Lemieux 2010) de l’émission, en tant qu’ensemble de conventions relatives et préalables à la diffusion de l’émission, Canal+ répond à cette exigence de la part du public. La mise en scène médiatique de la situation d’expertise s’inscrit dès lors dans une stratégie de validation, par le public, de l’émission. Validation via l’audience.

Ce dernier point détermine également l’expertise mise en scène au sein de l’émission : l’audimat sanctionnant chaque émission, nous pouvons émettre l’hypothèse que le téléspectateur ne doit pas s’ennuyer en regardant Canal+ et ne doit pas être tenté de changer de chaine. Ainsi, en cas de discussions longues entre consultants durant Les Spécialistes, le présentateur incline les propos ou change de sujet, afin de préserver le rythme et l’audience de l’émission.

Par ailleurs, pour Canal+, cette émission est une vitrine marketing et communicationnelle hors pair. En effet, l’émission sollicite des consultants travaillant par ailleurs pour le groupe Canal+, ce qui permet de présenter au public l’actualité de ces consultants dans les autres émissions de Canal+.

Ceci se retrouve par exemple lorsque le présentateur informe le téléspectateur des matches à venir sur les antennes de Canal+, en indiquant qu’il sera commenté par un consultant autour du plateau (ex : « N’oubliez pas, ce week-end, Arsenal-Chelsea, que vous commenterez, Stéphane et Marc, à l’Emirates Stadium de Londres ! »). L’émission Les Spécialistes réalise ainsi une publicité vers des programmes diffusés sur les chaines de Canal+ et où les consultants en question travaillent prioritairement (ce qui se retrouve dans les pastilles de présentation des consultants évoquées précédemment).

En plus de distiller une certaine forme d’expertise, l’émission met en lumière, pour le public, la diversité du groupe Canal+ en indiquant les diverses émissions à venir consacrées au football. L’émission est ainsi un carrefour marketing pour la chaine, qui réalise la publicité de ses programmes sous couvert d’une situation d’expertise.

Enfin, en étiquetant sur l’émission Les Spécialistes le label « magazine de décryptage et d’analyse du football », Canal+ construit la légitimité de l’émission. Cette dernière légitime ainsi le discours de ses participants, intervenant sur une chaine spécialiste du football au sein d’une émission d’analyse ; les consultants légitiment réciproquement ce label à l’émission par l’analyse qu’ils proposent et par leur statut au sein du monde du football. Le capital légitime d’expertise, entre l’émission et ses experts, se co-construit par leurs interactions.

Extraits de l’étude réalisée par Nicolas Docao avec l’aimable autorisation de l’auteur

 

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Vincent Rousselet-Blanc

(2) Readers Comments

  1. Bon, c’est quand même pas la découverte de l’année.
    Si la trentaine de pages de l’étude est de même nature que ce qui est partiellement retranscrit ici, je ne vois pas trop ce que ça peut révéler qu’on ne sache pas déjà.
    Les Spécialistes comme outil de promotion et de mise en scène des programmes sport du groupe, sous couvert d’émission de décryptage, qui peut en douter ?
    Il suffit de se rappeler la toute récente installation de Spécialistes handball, liée à l’acquisition du championnat de France par le groupe Canal, pour comprendre le rôle véritable de ces émissions.
    À chacun des droits de diffusion « premium » acquis par le groupe correspond son émission de Spécialistes : Foot (Ligue 1 et Premier League), Rugby (Top 14), Handball (D1).
    D’ailleurs, c’est bien dommage que les droits ATP 500 & Masters 1000 récupérés dernièrement par le groupe ne courent que jusqu’en 2013. J’aurais bien mis un petit billet sur l’arrivée prochaine à l’antenne d’un Spécialistes tennis.

    Je vois pas non plus de pertinence à mettre en évidence : « L’expertise [...] construite socialement via la sélection des consultants et la disposition spatiale du plateau de l’émission. » pour venir appuyer le propos.
    Tous ces codes télévisuels, on les retrouve de manière systématique sur l’essentiel des émissions de débat, qu’il s’agisse de programmes liés au sport ou non. Alors, de là à en faire une spécificité des déclinaisons Spécialistes du groupe Canal…

    Je m’en tiendrai là.
    Bien qu’un peu critique, je veux saluer le travail effectué par l’auteur.
    D’ailleurs, s’il y a une possibilité de consulter l’étude complète, je suis preneur. ;)

    • ce n’est qu’une partie de l’étude en effet et un peu d’indulgence c’est un étudiant. Dans les 30p tout se tient et cet extrait permet juste de mettre en place une mécanique, même si les amateurs l’ont déjà comprise, peut-être que ça peut éclairer d’autres lecteurs ;-)

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