Samedi 28 avril à 20h35 sur France 2 se jouera la finale de la Coupe de France de football entre l’Olympique Lyonnais et le petit Poucet, l’US Quevilly, club de National. On a déjà tout dit ou presque sur les deux clubs dans les médias. Alors à En Pleine Lucarne, nous avons décidé de donner la parole à quelqu’un que l’on n’a pas encore entendu :  l’arbitre de cette rencontre, Hervé Piccirillo, qui arbitrera là son dernier grand événement sportif avant de prendre sa retraite en fin de saison. Un arbitre pas comme les autres puisqu’il est militaire de carrière. Qui est Hervé Piccirillo ? Comment aborde-t-il cette finale ? Comment analyse-t-il son métier d’arbitre ?

Avant de parler foot, de cette finale de coupe de France et de votre métier, il paraît que dans la vie vous êtes militaire de carrière ?

Oui, j’ai été recruté dans l’Armée de l’air, il y a 22 ans, en 1990, non pas en tant que pilote, mais en tant qu’officier, dans les corps des Intendants, qui est aujourd’hui un corps interarmées, comme les médecins. Aujourd’hui, j’ai 45 ans et le grade de Colonel. Ce qui équivaudrait, pour donner une image, à un statut de directeur administratif et financier.

Comment peut-on à la fois occuper une fonction de militaire professionnel et d’arbitre professionnel ?

En fait, les arbitres ne sont pas professionnels. Je veux dire par-là que si nous en avons le mode de préparation et de travail, nous n’en avons pas le statut. Il existe une loi, la loi Lamour, qui, justement, stipule qu’un arbitre ne doit avoir aucun lien de subordination avec sa fédération par un contrat de travail. En fait, c’est comme si j’avais un statut de profession libérale, ce qui me permet de concilier mon statut de Colonel et celui d’arbitre, en accord avec mon employeur, l’Armée.

Maintenant, comme je l’ai dit, je suis arbitre professionnel dans la façon d’aborder mon activité, dans le mode de préparation professionnalisé, et de par la structure qui nous encadre (la FFF) telle que la Direction Nationale de l’Arbitrage. Etre arbitre Elite, à savoir international (il ne l’est plus depuis l’an dernier, ndlr) ou de Ligue 1, nous soumet à certaines exigences de haut niveau et quelques sollicitations. Nous devons par exemple suivre deux stages importants, l’un estival pour lancer la saison, l’autre hivernal, en décembre-janvier, pour ne pas subir les effets de la trêve. Chaque mois, également, les arbitres se réunissent à Clairefontaine pendant deux jours pour effectuer des bilans physiques et techniques.

Comment gérez-vous cette double activité ? En prenant des vacances pour arbitrer ?

Pas toujours. Il faut d’abord savoir que la culture sportive de haut niveau est très ancrée dans l’Armée, et très considérée également. Souvenez-vous du Bataillon de Joinville dont l’équipe a été championne du monde de foot militaire. D’ailleurs, l’un des principes de tout bon militaire est d’être apte physiquement. Cette culture du haut niveau fait que je suis parfois considéré comme détaché par l’Armée pour arbitrer des matchs prestigieux, comme cette finale de Coupe de France ou la finale de Coupe de la Ligue que j’avais arbitrée en 2007. En ce qui concerne le niveau national, quand j’arbitre des matchs de Ligue 1 par exemple, alors là je prends sur mes temps de congés. Mais on s’arrange toujours avec l’Armée car elle est plutôt fière d’avoir un de ses représentants au plus haut niveau. Ma présence sur un terrain montre qu’il n’y a pas de rupture entre la société civile et les militaires. C’est une bonne image.

Le dernier arbitre militaire de haut niveau dont je me souvienne était Claude Bouillet, capitaine lui aussi dans l’Armée de l’Air, qui avait arbitré une finale de Coupe de France, il y a 24 ans, c’était Metz-Sochaux, en 1988.

Vous avez 45 ans, l’âge de la retraite. Cette finale Lyon – Quevilly au Stade de France, c’est un cadeau de départ que l’on vous fait ?

Je prendrai en effet ma retraite à la fin de la saison puisque la FFF s’aligne sur le règlement international des arbitres qui fixe l’âge de la retraite à 45 ans. Maintenant, cette finale de Coupe de France n’est en aucun cas un cadeau. C’est un événement trop important dans la saison, trop prestigieux, trop médiatisé, pour l’attribuer  sur des critères de récompense. A la Direction Nationale de l’Arbitrage on a jugé que selon mon expérience et mes critères de performance durant la saison, je méritais de l’arbitrer. Il est évident que mes 17 ans de carrière de haut niveau ont joué en ma faveur. C’est un grand honneur et un grand bonheur. Mais pas un cadeau.

Cette finale verra s’affronter un club de l’élite, l’Olympique Lyonnais, et un club de National, l’US Quevilly. N’est-ce pas finalement plus difficile à arbitrer qu’une confrontation entre deux clubs de même niveau ? Allez-vous tenir compte de l’écart de niveau pour adapter votre arbitrage ?

Il est vrai que sur le papier il existe un écart mais, croyez-moi, lors d’un événement aussi important qu’une finale, il y a un nivellement de niveau. N’oubliez pas le parcours de l’US Quevilly qui a sorti des clubs pros pour en arriver là. La Coupe de France a pour effet de sublimer le niveau des petites équipes. Le niveau entre les deux équipes sera vraiment à 50-50 pour cette finale. Les deux partiront sur un pied d’égalité.

En revanche, là où vous avez raison, c’est concernant le niveau d’engagement  physique différent des joueurs de Ligue 1 et de National. C’est pourquoi hier (mardi soir), je suis allé arbitrer une rencontre de National entre Besançon et Martigues, pour me familiariser avec le jeu de National. Il est important pour un arbitre de maîtriser le plus possible tous les paramètres d’une rencontre.

Vous parlez « d’adapter » mon arbitrage. D’abord, mon principal souci est de respecter les règles universelles du football. Ensuite, tout le monde le sait, ces règles qui régissent la discipline laissent tout de même une large part à l’interprétation. Le fameux : « le jeu et l’esprit du jeu » comme disent les journalistes.  Là, en effet, ce sera à moi de m’adapter à l’esprit du match que dicteront les joueurs. C’est pourquoi aucun match n’est identique, chaque match est un acte à part qui dépend de ce qu’en font les acteurs sur le terrain.

Une finale c’est tout de même un match encore plus particulier que les autres.

Oui, surtout au Stade de France, qui est en lui-même un événement avec ses 80 000 personnes, dans une ambiance exceptionnelle. Une finale c’est un événement énorme. J’en ai déjà arbitré une dans ces conditions, c’était la finale de la Coupe de la Ligue 2007, entre Lyon et Bordeaux (0-1). Lyon était premier, Bordeaux était 2e ou 3e avant de terminer la saison à la 6e place, c’était une grande affiche.

Lorsque l’on arbitre un grand match, a-t-on le temps de savourer la rencontre ou la regardez-vous à la télé en rentrant chez vous ?

Quand j’arbitre, j’ai deux objectifs principaux. Le premier, faire en sorte de ne pas influencer le résultat de la rencontre par une faute d’arbitrage, par une mauvaise décision qui va faire tourner le match. Le second c’est de protéger le joueur. Si ces deux conditions sont réunies, alors le match aura été pour moi un grand match et j’aurais alors le sentiment de l’avoir vécu pleinement.

Maintenant, concernant la qualité du jeu, bien sûr, tout en arbitrant, on sait que l’on est au cœur d’un grand match ou non, mais, contrairement à certains joueurs qui peuvent profiter d’une action qui ne les concerne pas pour se relâcher, pour être un peu plus spectateur, l’arbitre n’a pas le temps. Je dois toujours être concentré à 100% sur l’action en cours, et en permanence. Faire abstraction de l’environnement. En fait, c’est comme si dans ma tête défilait un album photo à vitesse rapide, ce sont des instantanés d’action qui s’accumulent les uns sur les autres toutes les 15 secondes. Et c’est tout ce que j’en garde à la fin d’une rencontre, des photos. Pour vous faire un aveu, je n’ai toujours pas revue ma finale de 2007 en Coupe de la Ligue. Je me garde ça pour mes vieux jours, avec mes enfants (rires).

Vous parlez de faute d’arbitrage, or vous n’êtes pas seul à arbitrer, vous avez des assistants. Ne pensez-vous pas que la sur-médiatisation portée sur la moindre décision arbitrale et les critiques qui vont avec, poussent les arbitres assistants à ne pas prendre trop de responsabilité et laisser porter à l’arbitre central tout le poids des responsabilités ?   

Avez-vous regardé hier la demi-finale de Ligue des Champions entre Barcelone et Chelsea ? Quand Terry se fait expulser, qui signale la faute ? Un arbitre assistant ! Pas l’arbitre central. C’est donc qu’ils assument leur rôle et les consignes de l’UEFA qui les poussent à intervenir. Maintenant, je comprends qu’on ne puisse réellement juger leur travail car depuis que nous sommes reliés par oreillette, leurs interventions sont moins visibles, visuellement parlant. Or, je peux vous assurer que pendant tout le match nous sommes en relation, nous communiquons tout le temps par oreillette et qu’ils sont très actifs et nous permettent d’éviter des grossièretés, de grosses erreurs, que tout le monde verrait à la télé sauf nous.

Seriez-vous favorable à la vidéo ?

Placée sur la ligne de but, oui, bien sûr. Prenez la dernière coupe du monde, le match entre l’Angleterre et l’Allemagne et ce but valable refusé pour les Anglais. C’est une des grossièretés dont je vous parlais. Ca ne doit pas arriver. La vidéo sur la ligne de but serait une bonne chose car, de notre côté, les arbitres, le jeu va parfois tellement vite que nous atteignons nos limites physiologiques et les arbitres derrière le but ne sont pas toujours idéalement placés pour juger si la balle a franchi la ligne ou non. Maintenant, le taux 0% d’erreur n’existe pas.

Quel est votre plus grand souvenir d’arbitre ?

Jusqu’à présent c’est la finale de la coupe de la Ligue 2007 bien sûr, en attendant de voir comment se déroulera la finale de la Coupe de France. Et aussi une expérience en Coupe de France lors d’un match de 7e tour que j’ai arbitré en Outre-Mer, en Guadeloupe. C’était en 1993. Nous étions dans un stade dont la capacité ne pouvait dépasser les 2 000 spectateurs environ, et il y en avait 50 000 ! Il y avait des gens partout, dans les arbres, sur les toits. C’était incroyable. La magie de la Coupe.

Faut-il avoir été joueur pour être un bon arbitre ?

C’est l’éternel débat. Faut-il avoir été un bon joueur pour être un bon entraîneur ? Prenez Mourinho qui est le contre-exemple. Disons que pour être un bon arbitre, il faut sentir le jeu, bien le comprendre. Dans ce cas de figure, il est préférable d’avoir joué au foot, c’est une plus-value considérable.

Vous avez été joueur ?

Oui. Je suis originaire du Sud de la France. J’ai joué à Marignane et dans les catégories de Ligue à Aix-en-Provence (DH) en junior et senior.

J’imagine qu’un arbitre n’a pas le droit de donner de son avis personnel, le choix du cœur, concernant l’un des deux finalistes.

Ce n’est même pas une question de droit, c’est juste déontologique. Maintenant, si vous me demandez quel est mon club préféré, je vais vous le dire : c’est un grand club européen, Voisins le Bretonneux dans les Yvelines ! (rires). C’est là où jouent mes enfants.

Propos recueillis par Vincent Rousselet-Blanc pour En Pleine Lucarne

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Vincent Rousselet-Blanc

(6) Readers Comments

  1. j’étais au stade de france samedi soir. Je sais pas combien il a été payé pour ne rien voir mais en tout cas il fait bien de prendre sa retraite car il doit avoir de gros problème de vue. D’ailleurs les images parlent d’elles-même. Encore une finale très mal arbitrée !! Quel dommage !!

  2. Très bon itw, merci ! ça change des itw de gamins, qui répondent toujours les mêmes choses…

  3. Pingback: Brouard : après la Coupe, l’ambition – RMC Sport | Pronostics Coupe du monde

  4. Je rejoins markonovic !
    Merci pour cette fraicheur !

  5. Pas mal de site sportifs devraient prendre de la graine de cette interview.

    • Merci ça fait plaisir d’autant que je ne savais pas trop ce que j’en tirerais de cette itv :-)

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