Les News — 31 mars 2012

Il n’y a pas que le championnat anglais dans la vie, il y a l’Italie aussi. Ce Juventus-Naples n’a rien à envier aux affiches de Premier League. Au contraire. Dimanche soir 1er avril, à 20H45 sur les antennes de Canal + Sport, le deuxième de Serie A affronte le quatrième. Quand l’un lutte pour le titre, l’autre se bat pour une qualification en Ligue des Champions.

Et qui dit Serie A, dit Mourad Zeghidi. Spécialiste du Calcio, il sera aux commentaires avec son acolyte Sabri Lamouchi. Pour En Pleine Lucarne, Mourad Zeghidi nous présente bien plus que ce choc. Entre deux clubs chargés d’histoire, il nous permet de voyager au cœur de l’Italie pour découvrir la relation entre Diego Maradona et Naples, le renouveau de la Juve et ses ambitions sur le marché des transferts. Encore ? La vitalité pour les Azzurri d’une qualification en C1 et…Andiamo !

Mourad, si on analyse le classement et les autres matches de cette 30ème journée, peut-on parler de véritable tournant en Série A ?

Ce match est plus un tournant pour Naples. Il apparaît compliqué maintenant pour la Juve de rattraper le Milan AC. Elle possèdera juste l’avantage de connaître le résultat du déplacement milanais à Catane, qui sera quasiment le dernier gros danger en vue du titre. Ensuite, le calendrier paraît assez facile, hormis le match contre l’Inter à l’avant-dernière journée, mais pas certain qu’ils puissent les embêter. De plus, les Rossoneri ne ratent pas leurs matches contre les petites équipes. Ils ont plus de mal contre les « gros ».

Ce Juventus-Naples est donc beaucoup plus décisif pour les Napolitains. Surtout si la Lazio l’emporte à Parme. Cette troisième place devient décisive, le président Aurelio De Laurentiis a mis la pression : il a goûté à la Ligue des Champions et souhaite y revenir. Le problème reste leur irrégularité, à l’inverse de Milan. Naples est solide contre les grandes équipes, ils n’ont pas encore perdu face aux cadors : ils ont pris quatre points au Milan, ont accroché la Juve à l’aller (3-3), battu l’Inter ainsi que la Lazio et l’Udinese.

Malheureusement, le nombre de points laissés contre les équipes moyennes est incroyable. Ce qui explique aujourd’hui leur classement. Du côté de la Juve, même s’ils vont jouer a fond, ils sont conscients que le titre va être difficile à conquérir.

La Juve est encore invaincue cette saison. Au match aller, Naples n’était pas loin de s’imposer. Cette équipe peut-elle mettre fin à cette série dimanche soir au Juventus Stadium ?

Oui, complétement. Naples est capable de tous les exploits. Cette équipe est imprévisible, talentueuse. Elle a du punch, du panache et possède toutes les capacités pour vaincre la Juve. Néanmoins, il faudra se méfier de l’usure mentale.

La Coupe d’Europe a consommé beaucoup d’énergie et ils semblent actuellement en sur-régime. Ils restent également en course pour remporter la Coupe d’Italie (finale le 20 mai contre…la Juventus). La Vieille Dame est encore physiquement au point et ne ressent pas le besoin de puiser dans ses réserves. Naples, même lorsque l’équipe pratique un beau football, on sent qu’ils jouent au dessus de leurs capacités physiques.

Même l’entraineur Walter Mazzarri l’a reconnu, son groupe manque de fraicheur en cette fin de saison.

Malgré le recrutement effectué, le groupe tourne toujours autour de treize, quatorze joueurs. En particulier « les trois ténors » comme on les appelle en Italie (Hamsik, Cavani et Lavezzi). Ils sont en quelque sorte l’Alpha et l’Oméga de cette équipe. Désormais, ils sont condamnés à réaliser une énorme fin de saison. Les Napolitains auront des déplacements difficiles, contre la Lazio (la semaine prochaine), la Roma et aussi Bologne. Ils ne sont pas favoris pour la troisième place.

« Pour moi c’est une Lavezzi dépendance »

Justement, parmi ces trois ténors, l’Uruguayen Cavani semble marcher sur l’eau cette saison. Peut-on parler de « Cavani dépendance » ?

Pas du tout. Pour moi c’est une Lavezzi dépendance. Cavani est un finisseur et Naples ne possède pas de profil semblable pour conclure les actions. Personne n’a marqué autant que lui. Même Hamsik était plus prolifique la saison dernière. Mais Lavezzi fait le jeu, il incarne l’âme de cette équipe. Il est le seul joueur capable de changer le rythme et de prendre les choses en main, c’est lui, qui sert Cavani. Sans l’Argentin, il n’inscrirait pas autant de buts. Attention, l’Uruguayen reste un super joueur, un excellent buteur de niveau mondial mais globalement, sans Lavezzi, Naples à tendance à un peu souffrir.

D’ailleurs, Lavezzi est plus populaire que son coéquipier. Lors des huitièmes de finale de C1 contre Chelsea, l’Argentin était toujours dans les bons coups, à l’aller comme au retour. Je n’enlève rien à Cavani mais son domaine, ce sont les vingt derniers mètres. Mais encore une fois, c’est Ezequiel qui fait le jeu. D’ailleurs, c’est également une faiblesse pour le Napoli de ne pas avoir l’alter ego de l’argentin au milieu de terrain.

Toutes proportions gardées, commence t-on déjà à évoquer une certaine comparaison avec Diego Maradona ?

La relation entre Naples et Diego Maradona est complexe. C’est à dire qu’il reste dans la mémoire collective napolitaine, rangé dans le cœur de chacun. Mais aujourd’hui, le club profite de l’instant présent. L’équipe est beaucoup plus collective qu’à l’époque de Maradona. Il est vrai qu’en Italie, des dizaines de journaux ou de radios font la comparaison entre le duo Maradona- Careca et Lavezzi-Cavani.

Depuis la remontée du club en Serie A (2007), la relation et la façon dont les Napolitains vivent leur passé maradonien est plus sereine, plus apaisée. En réalité, les comparaisons se font plus en rapport avec l’enthousiasme et le statut des joueurs que du jeu et de la magie de Maradona. Ce sera peut-être le cas le jour où les Azzurri seront champions. Diego, c’est deux titres nationaux (1987 et 1990). Pour le moment, le Naples actuel reste une équipe de coup et ne possède pas ce côté inarrêtable qu’avait celle de Maradona.

Son avocat a récemment déclaré qu’il reviendrait à Naples et en Italie afin de régler ses problèmes avec le FISC italien. Il se dit même qu’il pourrait assister à la finale de Coupe d’Italie entre les deux clubs le 20 mai prochain.

C’est encore loin d’être fait. Effectivement, il doit d’abord régler ses problèmes et ce n’est pas gagné. S’il devait revenir, l’émotion sera particulière. Même pour nous tous, qui avons un certain âge et qui possédons le privilège d’avoir vu jouer ce magicien. Mais comme j’ai pu le dire, à Naples, l’heure est à l’apaisement. Je me souviens, il y a quelques années, le président m’avait répondu de manière assez sèche quand je lui avais parlé de Maradona. De Laurentiis me disait en quelque sorte, « c’est du passé, maintenant, on reconstruit ».

Pourtant, il y a quelques saisons, son nom était souvent évoqué pour reprendre l’équipe.

En réalité, c’est une sorte de malentendu. Maradona espérait que le club fasse appel à lui dans l’encadrement ou alors en tant qu’entraineur. Chose que les personnes censées de Naples ne désiraient pas. On sait qu’il est ingérable et Diego n’est peut-être pas fais pour travailler dans une structure professionnelle et cohérente.

De plus, il serait également un élément de pression sur les nouveaux joueurs. Maintenant, ce souci est résolu. Il a pu diriger l’équipe nationale d’Argentine et réaliser l’un de ses rêves. Il ne possède plus aujourd’hui ce fantasme d’entrainer Naples. Le club s’est prouvé à lui-même qu’il pouvait se conjuguer au présent et non au passé. C’est sa plus grande victoire.

Retournons donc au présent et cette fin de championnat à suspense. Qui sont les véritables concurrents de Naples pour une qualification en Ligue des Champions ?

Pour la Roma, cela semble difficile. Pour moi, le trio Lazio, Udinese et Naples lutteront jusqu’au bout. D’ailleurs, le Lazio Rome-Napoli du week-end prochain sera fondamental pour la troisième place. Dans l’absolu, je dirais que Naples détient le meilleur effectif. L’Udinese paraît un peu fatigué et la Lazio a bizarrement géré son mercato hivernal. Avec la récente blessure de Klose, ils ne sont vraiment plus au top. Je ne vois pas la Roma, un peu loin et trop inconstante.

« Il sera difficile de retenir les trois ténors »

Si les Azzurri ne parviennent pas à se qualifier, l’exode de ses meilleurs joueurs paraît inévitable.

C’est justement tout l’enjeu pour Naples. De Laurentiis en est conscient : si le club ne dispute pas la C1 l’an prochain, il sera difficile de retenir les trois ténors. Notamment Cavani et Lavezzi. Ils ont prouvé qu’ils possédaient largement le niveau d’un grand club européen et les offres ne manquent pas. Françaises également. Le président sera peut être dans l’obligation de vendre et il n’aura aucune difficulté pour le faire. Si Higuain devait partir du Real Madrid, Cavani serait capable de le remplacer. Concernant Marek Hamsik, les offres de l’Inter ou même du Paris Saint Germain ne manqueraient pas non plus. Il existe de très grosses propositions pour ces trois joueurs. Même Walter Mazzarri fait partie de la liste des « bankables » pour entrainer l’Inter Milan la saison prochaine.

De son côté, la Juventus vit une saison extraordinaire. Pouvait t-on s’attendre à de tels résultats dans une fameuse « saison transition » ?

Honnêtement, c’est une très belle surprise. Pas seulement au niveau des résultats mais également en terme de philosophie de jeu. La Juventus et Naples sont les deux équipes qui allient rapidité, qualité de jeu et haute intensité. Ce sont les plus intéressantes et spectaculaires.

Pour revenir à la Juve, quel que soit le recrutement qui va être effectué cet été, je suis convaincu qu’elle fera une bonne ligue des champions la saison prochaine. Elle joue avec énormément d’entrain et ne se contente pas d’attaquer : elle construit, pour attaquer. Les milieux sont souvent très offensifs et les latéraux montent beaucoup. De plus, Antonio Conte est un peu un caméléon, il change souvent d’organisation tactique. Cette Juve est un vrai plaisir à regarder.

« Une incarnation importante de l’esprit de la Juve »

Gianlugi Buffon ou Marchisio font également partie des symboles de cette renaissance ?

Le retour de Buffon depuis plusieurs semaines est fondamental. Il revient un peu à son niveau de 2005, 2007 et 2008. La période de ses soucis d’hernies (dos) lui a pourri la vie. Cette année, il a été déterminant, notamment dans les grands matches. Marchisio aussi, c’est une belle histoire. Il incarne cette nouvelle philosophie de la Vieille Dame, un peu comme le Barça, toutes proportions gardées. Le club veut donner une identité italienne et recrute en Italie.

Dans le même temps, les dirigeants souhaitent marquer leur différence avec l’Inter et le Milan. Ils puisent dans le centre de formation des garçons comme Marchisio. Un Turinois pur jus, au club depuis l’âge de douze ans. Pareil pour le latéral De Ceglie, moins connu.

Et puis des joueurs comme Chiellini ou Buffon, qui ne sont pas forcement des Turinois de formation ont adhéré à la philosophie du club. Plusieurs fois, ils ont eu l’occasion de partir mais ils représentent une incarnation importante de l’esprit de la Juve. Même Antonio Conte est un ancien joueur du club, il est lui aussi un symbole des belles heures de la Vielle Dame sous Marcello Lippi et Zidane. Il est imprégné de l’esprit de la grande Juve.

Malgré leur invincibilité, ils ont connu une petite période de faiblesse en enchainant plusieurs matches nuls. Même à domicile contre des « petites » équipes. A l’image de Naples, peut-on parler de sur-régime ?

Je dirais plus un manque de maitrise. La Juve est une équipe qui joue vite. Elle a donc tendance à se précipiter et logiquement, cela entraine un certain déchet. Après, la formation change beaucoup aussi. Autant la philosophie de Conte est respectable – jouer de l’avant, chercher à marquer plus que son adversaire – autant elle peine dans la maîtrise.

L’exemple le plus frappant ? Chiellini. C’est remarquable d’avoir un joueur dans cet état d’esprit, néanmoins, cela ne m’empêche pas de dire qu’il n’a pas progressé. C’est un bon défenseur mais si le club veut grandir, il va falloir trouver un grand défenseur et un avant-centre. Ce constat explique également les nombreux matches nuls concédés. La Juve ne sait pas se mettre à l’abri, elle ne possède pas de buteur capable de faire la différence par rapport aux autres. Le temps de jeu entre les attaquants est significatif. Conte n’a pas encore trouver son titulaire.

La comparaison avec les autres attaquants du championnat est également marquante. Quand le meilleur buteur Napolitain est à 19 buts (Cavani), Matri, même pas titulaire, n’est qu’à dix réalisations…

Effectivement, il est loin des Di Natale, Cavani ou Ibrahimovic. Matri est un joueur de surface, loin d’être inintéressant. Il est dans le registre des attaquants comme Inzaghi. Sauf que Matri loupe beaucoup d’occasions. La Juve possède un banc de qualité, les remplaçants (Boriello, Quagliarella, Del Piero) sont d’anciens internationaux mais eux aussi affichent des statistiques faméliques.

L’attaque sera l’un des chantiers principaux cet été. Les dirigeants ne s’en cachent pas, ils vont mettre le paquet sur un joueur de calibre international. Mais vraiment. Aux alentours de 35 à 40 millions d’euros.

J’aimerais terminer avec Alessandro Del Piero. Au delà du fait qu’il soit une légende de la Juventus et du football mondial, peut-on s’attendre à un départ ? Et surtout en France ?

Non, il ne partira pas en France. A la rigueur, aux Etats-Unis, la destination la plus chaude ou encore au Japon, pays où il possède des liens très forts. Mais pas en France, je ne vois pas dans quel projet sportif il peut s’intégrer. A la Juve, le problème de Del Piero, c’est qu’il considère qu’il a encore les moyens d’être un titulaire indiscutable. Sauf qu’au niveau physique, notamment, il ne peut plus. C’est un cas difficilement gérable. J’ai l’habitude de dire que des joueurs comme Totti ou Del Piero sont des « anti-Ryan Giggs ». Ils possèdent un orgueil démesuré. Il faut qu’ils parviennent à intégrer le fait que, parfois, ils pourraient se rendre utiles à leurs clubs en jouant moins ou en étant des jokers.

Del Piero a été un frein a l’éclosion de certains joueurs. Diego est l’exemple le plus frappant, on peut dire que la planche était savonneuse pour le Brésilien…Il faut admettre qu’aujourd’hui, son attitude est plus sereine. En même temps, Andrea Agnelli (président de la Juventus) a le mérite de l’avoir annoncé en début de saison en déclarant que le club se préparait à l’arrêt de Del Piero. C’était un message codé pour lui dire, en quelque sorte, que c’était le moment de raccrocher…Soyons clairs. Sur un match, sur un quart d’heure ou une action, il reste un joueur au talent indiscutable à la technique largement au dessus de la moyenne. Del Piero, c’est du très haut niveau mais par moment. Sur un match, moins. Un championnat, certainement pas.

propos recueillis par Steeven Devos pour En Pleine Lucarne

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