Entretiens EPL Les News PSG — 17 février 2012

Chers « Lucarniens », voici une interview qui fera date sur le blog. D’abord parce que nous donnons la parole aujourd’hui à une nouvelle personnalité du sport-média : Geoffroy Garétier, consultant sur les antennes du groupe Canal+.

Mieux encore : Geoffroy est également un Ovni du Paf puisque ce journaliste chevronné se présente comme « footballogue », le premier, et encore le seul en France, capable de vous asséner le plus sérieusement du monde, recherches, discours et données statistiques à l’appui, « qu’il n’y a rien de moins incertain que le foot ».

Un discours qui tranche avec celui, plus onirique et commercial, de ceux qui nous vendent le foot comme le terrain où la magie peut toujours opérer. Ce qu’il réfute avec autant d’assurance que de véhémence.

Qu’est-ce que la footballogie, science du ballon, titre de son blog sur Sport24 ? Quelles sont les préceptes sur laquelle elle s’appuie ? Peut-on vraiment prédire l’avenir de toutes les grandes compétitions ? L’histoire, la géographie, l’évolution politique, économique et sociale du monde peuvent-ils expliquer pourquoi le PSG sera champion ou pourquoi le Grèce et l’Espagne ont remporté l’Euro ?

Chers lecteurs, installez-vous confortablement car voici l’entretien qui incarne sans doute le mieux l’esprit de notre blog depuis sa création : une interview fleuve, la plus longue sans doute jamais publiée, avec du fond, du caractère, un thème prêtant aux  débats les plus enflammés – j’attends vos commentaires – et un personnage qui mérite vraiment d’être écouté. Cru ? C’est à vous d’en décider.

 

« Mon rôle n’est pas de vendre des vérités frelatées, je ne suis pas là pour faire du spectacle ! »

Depuis une saison et demie vous vous présentez sur Canal+ comme un footballogue. Est-ce un trait d’humour – le mot fait sourire – ou un véritable statut ?

Non, c’est très sérieux. Bien sûr, puisque je fais des prédictions, le mot footballogie peut faire penser à Astrologie, ce qui n’est pas spécialement pris au sérieux. Mais il pourrait également faire référence à Politologie, qui, de façon sémantique, signifie étude de la politique, ce qui, pour le coup, est sérieux. Ça marche aussi avec sociologie ou psychologie. J’étudie donc le football sous tous ses aspects, pour pouvoir l’analyser objectivement.

Aujourd’hui, l’analyse foot c’est surtout : « Moi, je pense que… ». Prenez l’exemple du Real Madrid. A chaque fois, là où certains verront un super match des Madrilènes, d’autres, au contraire, penseront qu’il a été mauvais. Le critère d’analyse dépendra du fait que l’on aime ou pas Mourinho ou Ronaldo, ou que l’on soit « anti » ou « pro Barça », parce qu’il est à la mode de l’être aujourd’hui, etc.

La footballogie ne se situe pas dans l’analyse subjective : je ne me base que sur des faits avérés, sur des données statistiques, sur les résultats des compétitions, sur des données historiques, sociologiques, géographiques et d’autres également, pour établir une analyse imparable.

Donc, pour répondre à votre question, footballogue, c’est un travail sérieux, un travail de journaliste de foot comme je le conçois. Et je me revendique comme journaliste. J’ai été pendant vingt ans un journaliste de sport, et non pas sportif, au Journal du Dimanche, puis rédacteur en chef à l’Equipe. Cela me donne une certaine crédibilité pour en parler. Ensuite, je suis aujourd’hui l’un des rares consultants sportifs à avoir gardé sa carte de presse. C’est important de le préciser, car je fournis un travail de journaliste et j’interviens dans des supports d’information. Je ne suis pas là pour faire du spectacle. Je ne suis pas là pour faire le Jamel Comédie Club ou épater la galerie par des bons mots ou des saillies plus ou moins pertinentes.

« Il n’y a rien de moins incertain que le foot ! »

Un des présupposés de base de footballogie consiste à dire que « plus le niveau monte, plus c’est joué d’avance ». C’est-à-dire, en clair, que le foot de haut niveau ne laisse aucune place à la surprise, au rêve, à la chance ?  

Qu’est-ce que vous en pensez ? Je vous pose la question ?

Je pense que, si tel est le cas, les médias qui nous vendent du foot à la télé, nous promettant le traditionnel « en foot, tout peut arriver » ou la fameuse « magie » de certaines épreuves, jouent sciemment avec les téléspectateurs, pour rester poli.

Eh bien voilà, nous y sommes ! On nous parle de la glorieuse incertitude du sport. Je réponds à ça qu’il n’y a pas plus faux que cette idée-là ! C’est un cliché, un lieu commun. Il n’y a rien de moins incertain que le foot. L’incertitude en sport, ce n’est pas le résultat, c’est la manière avec laquelle on va l’obtenir.

Dans le fond, que constate-t-on ? Prenons la coupe du monde de foot. Elle a connu 19 éditions, seulement 8 vainqueurs. La Ligue des Champions en est à sa 57e édition cette année et n’a connu que 21 vainqueurs. Mais si l’on remonte à sa formule la plus récente, disons depuis 1997 (formule à 24 clubs, puis 32 en 1999, ndlr), il y en a eu combien ? 9 : le Real Madrid, Barcelone, Manchester United, Milan, l’Inter, Liverpool, Bayern et le seul « accident », et encore ce n’en est pas vraiment un, c’était Porto. Et Dortmund.

Tout le monde sait très bien que si vous ajoutez Chelsea, qui n’a jamais réussi à la gagner car elle a bénéficié, ou plutôt « maléficier », si je puis dire, de tous les scénarios les plus défavorables qui soient, si l’on ajoute aussi Manchester City et peut-être le PSG un jour, vous avez une douzaine de clubs pouvant gagner l’épreuve. Pas plus. Et aujourd’hui, quand vous regardez bien, ce n’est même pas dix, c’est 5.

En fait, c’est très simple. Dans les mathématiques ou dans l’économie, il y a ce que l’on appelle des lois de puissance. En gros ce sont les lois qui disent schématiquement que « les riches deviennent plus riches, les pauvres deviennent plus pauvres ». Aujourd’hui, ces lois de puissance peuvent s’appliquer au foot. Nous en sommes là. Il y a une oligarchie  (de oligos (peu nombreux) et arkhê (commandement), ndlr), soit une dizaine d’équipes qui forment une classe dominante. A partir du moment où vous savez que seuls 5 ou 6 clubs qui gagnent les compétitions, l’incertitude est juste de savoir lequel de ceux-là va emporter la prochaine.

Porto ou Dortmund étant les exceptions qui confirment votre règle.

Même pas ! Porto, ils ne sont pas sortis de nulle part. Ils avaient déjà gagné la coupe d’Europe par le passé, en 1987 en battant le Bayern. Le dernier club inédit à avoir gagné la Ligue des Champions, c’était en 1997, le Borussia Dortmund.

« Il ne faut surtout pas mésestimer l’intelligence du public, ni son manque de savoir »

Le discours que vous tenez est très impopulaire. Vous êtes en train de dire aux téléspectateurs à qui l’on dit tout le temps, « attendez-vous à tout », qu’il ne sert à rien d’espérer car à la fin, comme on disait à une époque, « c’est toujours l’Allemagne qui gagne »…

Sur un match, oui, il peut tout se passer. Oui, le Barça a perdu la semaine dernière à Osasuna 3-2. Mais qu’en a-t-on dit ? J’ai entendu parler de crise, parce que le Barça est moins bien. J’ai ressorti les chiffres : Barcelone, depuis le début de la saison, sur 42 matchs n’en a perdu que deux ! Et il a marqué 124 buts ! J’ai du mal à parler de crise en parlant du FC Barcelone.

L’incertitude du sport se fait donc à la marge, dans le sens où même une équipe comme le Barça ne peut pas gagner tous les matchs Maintenant, sur l’ensemble d’une compétition, et c’est l’objet de mes analyses, on en revient à dire que tout est joué d’avance.

Je reviens à votre question, intéressante dans le sens où dans un monde programmé, encadré, un peu déprimant, où les éléments de surprise sont assez rares, où chacun a peur pour son sort, le sport est censé être le seul élément qui véhicule des parts de rêve.

C’est comme cela qu’on nous le vend dans les médias.

On s’est rendu compte quand même depuis quelques années que derrière le rêve il y avait le dopage, le fric, un univers de compétition impitoyable, des rapports humains très durs, bref, dans les coulisses il n’y a rien qui d’onirique ou de magique.

Si vous regardez le foot comme un spectacle pur, alors, oui, ça peut être magique, sauf que moi je ne suis pas un spectateur, ni un acteur du sport, je suis un observateur. Mon rôle n’est pas de vendre du rêve, c’est de décrypter.

La question est de savoir si le grand public est prêt à accepter votre discours plutôt fataliste ?  

Vous voulez dire que la footballogie est un concept sans avenir ? (rires) Je vais vous dire, je ne sais pas ce qu’est le grand public. Il n’y a pas un public, mais autant de public que de gens qui regardent. C’est une masse informe difficile à décrypter. D’ailleurs, vous n’avez qu’à voir que les chaînes qui s’adressent soit disant à ce grand public, TF1 ou France Télévisions, sont aujourd’hui battues en brèche par les chaînes segmentées et thématiques dont Canal+ a été une sorte de porte-drapeau.

J’ai retenu deux leçons de mes expériences : il ne faut jamais mésestimer l’intelligence des gens, et, surtout, il ne faut pas mésestimer leur ignorance, ou leur absence de savoir.

Notre rôle à nous, journalistes, analystes, experts, c’est de leur apprendre des choses. Et à chaque fois qu’on leur apprend des choses, cela déclenche des réactions toujours très virulentes, soit en bien, soit en mal. Il m’arrive de me faire insulter sur mon blog par des gens qui n’acceptent pas ou ne comprennent pas ce que je raconte, et d’autres entretiennent la discours de façon constructive. Mais il est clair que ça crée des réactions clivantes, radicales. Mais j’aime bien cette image-là, celle d’avoir des idées différentes.

Dans mes analyses, notamment dans l’émission Les Spécimens sur Canal+Sport, et cela me vaut des quolibets de certains de mes collègues, j’emploie fréquemment des concepts philosophiques, je fais référence à des écrivains, même à des bande-dessinées. Je veux expliquer que le foot c’est un fait social. C’est-à-dire que l’on peut arriver au foot par tous les biais possibles : par la politique, par l’économie, par le sport lui-même, l’activité physique,  par le spectacle, par le fait divers aussi, le hooliganisme en ayant été un des plus significatifs ; on peut y arriver par le dopage, bref, par des notions et de concepts très différents.

Vous allez même plus loin car, je vous cite, vous dites que « le foot est plus qu’un sport, ce n’est même plus un sport ».

Je pose la question en tout cas. Le foot est-il encore un sport ? Pour les gamins qui vont jouer le dimanche matin, sur des terrains plus ou moins en bon état, pour s’exprimer, c’en est peut-être encore un. Mais à partir du moment où ces gamins – et il y en a – se mettent en tête qu’un jour ils deviendront footballeurs professionnels ou star, seront sous les feux de la rampe, porteront un maillot prestigieux, connaîtront la gloire comme leurs idoles Messi, Zidane ou Maradona, et l’argent qui va avec, nous ne sommes plus dans le sport. Nous sommes déjà dans l’ascenseur social, dans la projection sociale. Le rapport de l’enfant avec le sport est donc contestable aujourd’hui.

Pour revenir à la magie du foot, s’il était vrai que le foot était totalement aléatoire, et si tout le monde pouvait gagner, si tout était possible tout le temps, je serai très content ! Mais moi mon rôle n’est pas de vendre des vérités frelatées, mon rôle est de chercher la vérité, de chercher le sens. Et quand je considère que ce que l’on raconte sur le foot est faux, je le dis.

« Le foot est un extraordinaire miroir de la société et du monde »

Etes-vous le créateur du concept de footballogie ou vous êtes-vous inspiré de ce qui existe déjà ailleurs ? Votre manifeste est-il le livre que vous avez sorti en 2008 dont le titre est « C’est joué d’avance » (éditions Prolongations)  ?

Je pense être le père de la footballogie et son seul représentant aujourd’hui. Mais je ne désespère de rallier des gens à ma cause (rires). Mais dans le livre que vous citez, le mot « footballogie » n’apparaît pas. Car il ne m’était pas encore venu à l’esprit. En fait, dans ce livre, J’avais pris un parti très radical qui était de considérer que le foot n’a aucune part dans le résultat. C’est faux bien sûr, car le terrain offre cette part de hasard, cette variable aléatoire. Mais c’était volontairement un peu provocateur.

Je me suis basé sur des concepts qui disent que si un système est cohérent, même si des événements ponctuels viennent contredire le système, ça ne nuit pas à sa cohérence supérieure, ça ne remet pas en cause son paradigme. Cette idée me plaisait. C’était déjà assez en phase avec ce que j’étais en train d’observer en analysant des compétitions et leurs résultats.

Je n’ai donc pas de modèle pur. Je crée mon concept de footballogie à partir de mes recherches, de mes impressions, des résultats que je tire de mes analyses. J’ai lis aussi tout ce qui s’écrit sur le foot. J’y ai vu des approches culturelles comme « So Foot », des approches politiques, comme « les Cahiers du Foot » qui se présentent un peu comme les altermondialistes du foot, l’Attac du foot.  J’ai finalement préféré concentrer le fondement de mon approche sur les compétitions, sur leurs résultats, leurs statistiques, sur des faits concrets. Qui joue, qui fait quoi, qui gagne, comment, etc. Le reste, à la limite, ça vient après.

La vérité des faits permet de commencer à comprendre pour ensuite mettre en relief les résultats avec des notions d’économie, de sociologie, d’histoire, etc. Alors vous apercevez que le foot est un miroir extraordinaire de la société et du monde. C’est à la fois un témoin du passé et un précurseur du futur.

Un exemple ?

Oui, j’ai longtemps cherché, par exemple, quelles pouvaient être les raisons de la victoire de la Grèce à l’Euro en 2004. La thèse fantaisiste que j’avais émis dans mon bouquin de 2008 sur le sujet n’avait pas pris en compte quelque chose que je n’avais pas prévu, la crise financière de 2008.

Aujourd’hui, à la lumière de cette crise, je constate que l’Euro 2004 a été remporté par une nation, la Grèce, face à une autre nation, le Portugal, qui sont aujourd’hui les deux poids morts de la zone euro. Et la Grèce est aujourd’hui un pays en proie au chaos. 4 ans plus tard, en 2008, qui gagne l’Euro ? L’Espagne. Quand on regarde la situation économique actuelle de l’Espagne, vous pouvez légitimement vous dire que dans deux trois ans on pourrait en être au point où la Grèce est aujourd’hui. Peut-être.

Il y aurait donc une corrélation entre crise économique et le foot comme palliatif ?

Effectivement, dans ce cas, la puissance sportive peut apparaître comme un palliatif à une certaine décrépitude économique. C’est possible. Je vois aussi qu’en 2004, la Grèce était en proie à des affaires de dopage très sérieuses. Aujourd’hui, l’Espagne est également confrontée à des affaires de dopage très sérieuses et, comme la Grèce à l’époque, dans le déni complet. Donc, je me dis que l’on peut lire, si tant est qu’on soit un peu attentif, la société à travers le sport.

On peut aussi pointer la prédominance de l’histoire. Par exemple, regardez les difficultés de l’Afrique à gagner une coupe du monde. C’est parce qu’elle arrivée tard dans la compétition (Première apparition en 1970 avec le Maroc, ndlr). J’étais certain en 2010, que le Ghana se ferait éliminer par l’Uruguay (1/4 de finale 1-1 4-2 tab). Pourtant, le Ghana aurait mérité 1000 fois de se qualifier. Mais, c’est comme s’ils en avaient été empêchés ; je pense qu’il y a des forces supérieures, des déterminants suprêmes, qui viennent à un moment présider au déroulement d’une compétition. C’est ma croyance profonde. Je comprends qu’on ne la partage pas. Mais elle est basée, encore une fois, sur des observations de faits avérés, car c’est vraiment le fondement de la footballogie.

« J’ai appris la géographie et l’histoire grâce au football »

Vous parliez des jeunes tout à l’heure, n’aurait-on pas intérêt, dès l’école à leur enseigner la footballogie, si cette matière est si transversale que ça et qu’elle permet de parler d’histoire, de géographie ou de politique ? 

Ca va vous faire rire, mais allez fouiller dans les tweets de mes followers sur Twitter (@ggaretier) et vous verrez que depuis quelque temps il y a des avis de mes followers qui pensent que la footballagie peut devenir une discipline universitaire. Donc, plus tôt à l’école, oui pourquoi pas.

Moi, j’ai appris la géographie européenne grâce à la coupe d’Europe des clubs champions, à l’époque la C1. Quelle meilleure initiation à la géographie politique, européenne et mondiale, que le football ? Lorsque la guerre a été déclarée en Yougoslavie, début des années 90, on a découvert des villes qui nous étaient inconnues jusque-là. Sauf pour ceux qui suivaient le foot. Moi, je connaissais déjà par cœur Partizan et Etoile Rouge de Belgrade (vainqueur de la C1 en 1991), Dinamo Zagreb, Velez Mostar, Vojvodina Novi Sad, (champion en 1988-89), Split avec le Hadjuk Split, le FK Sarajevo, etc. Ca nous renvoie aussi à l’époque de St Etienne, des Verts de 76.  Tout ça c’est évidemment positif.

D’autre part, on parle souvent de l’Europe, et souvent en mal ces temps-ci, or il n’y a pas de meilleur laboratoire d’intégration européenne que le football. C’est valable pour le sport en général, mais le foot est le sport dominant.

Avant que l’union européenne n’existe, il y avait déjà la C1, des rencontres entre des clubs de l’Est, du rideau de fer, et de l’Ouest. Bastia allait jouer au Carl Zeiss Iéna, les Verts en Pologne… Et souvenez-vous du grand débat, récurrent d’ailleurs, sur la place de la Turquie dans l’Europe. Je vous signale que la Turquie fait partie de l’UEFA. A qui ça viendrait à l’idée de nier le fait que Galatasaray, Fenerbache, Besiktas (premier club Turc à jouer la C1 en 1958-59, ndlr) ou Trabzonspor, qui a rencontré Lille cette saison, font partie de l’Europe ?  Pourquoi la Turquie serait dans l’Europe en foot et pas en politique ? On peut se poser la question. En tout cas, le foot est plus libéral et progressiste que la politique réelle.

On apprend la géographie, mais aussi l’histoire grâce au foot.

Bien sûr. On peut revisiter toute l’histoire du XXe siècle à travers le foot. Les Classicos Barcelone – Real Madrid dépassent largement le cadre du foot non ? L’antagonisme Liverpool – Manchester United cache des faits historiques, les Inter –Milan AC aussi, et partout ailleurs dans le monde. On apprend la passionnante histoire de l’Allemagne à travers les rencontres RFA – RDA ou les compétitions interclubs. C’est quand même mieux de parler de ça que de 4-4-2 ou 4-3-3. Moi, ce qui m’intéresse c’est que quand on me parle du « Old Firm », le derby de Glasgow, on m’explique l’histoire entre les catholiques des Celtics et les protestants des Rangers. On touche à la société, à l’économie, à la politique.

Donc, et je pèse mes mots, puisque le foot est une religion civile, est l’événement le plus religieux de la vie sociale mondiale, dans le sens le plus fédérateur, la footballogie se veut comme un élément d’appréhension de cette religion qui est absolument transversale. La transversalité est l’élément de base de tout art qui se respecte car il parle à tout le monde. Et si c’est fait de manière intelligente, alors la footballogie peut avoir un impact.

« Les joueurs de foot sont des Dieux sans conscience »

Puisque le football a un impact sur la vie sociale, économique, politique, etc., ne devrait-on pas former les footballeurs à prendre conscience d’un rôle qui dépasse le cadre du terrain ? Et s’en servir lors de leur reconversion, comme un Lilian Thuram a pu le faire sur le racisme par exemple.

Oui, on pourrait enseigner la footballogie dans les centres de formation par exemple, ce serait une bonne idée pour leur faire prendre conscience de la puissance symbolique très forte de leurs actions, ce qu’elles véhiculent auprès des spectateurs. Aujourd’hui, le foot traîne un aspect « mythologie du pauvre », avec des joueurs qui sont des Dieux certes, mais des Dieux sans conscience. Or, pour être un héraut (et non un héros, ndlr), il faut une conscience. Et, en poussant le raisonnement, la footballogie pourrait être un élément de prise de conscience des joueurs.  Mais nous en sommes très très loin.

C’est sûr, mais un ministre des sports, ancien footballeur, avec un background de footballogie comme vous l’entendez, serait peut-être plus légitime qu’un ancien judoka.

C’est évident !  Allons au bout des choses. La France est un pays de plus en plus érudit, le niveau social et intellectuel ne cesse d’augmenter, donc l’analyse footballistique doit suivre ce mouvement. Je veux m’inscrire dans cette logique-là. Je veux parler à des gens qui ont aujourd’hui un esprit plus ouvert, une culture plus large que les fanas d’hier.

On peut donc affirmer que les chaînes généralistes par exemple, ou des talks radiophoniques très populaires, voire populistes, déconsidèrent leur audience ?

C’est un peu ça. Et je suis certain que c’est un mauvais calcul de leur part. Maintenant, les chaînes thématiques ont-elles aussi à trouver un juste milieu.

Vous parlez des statistiques abusives lors de la retransmission d’un match par exemple ?

Les statistiques, c’est souvent un débat. Les statistiques sont un langage, qu’il faut être capable de traduire. Parfois, sans certaines bases, on en fait des traductions erronées, parfois elles sont totalement justes. Quand je me sers de statistiques, je fais très attention, j’essaye vraiment de prendre celles qui m’aident à décrypter une démonstration et non celles qui servent uniquement à balancer des chiffres. Elles sont intéressantes si elles apportent des éléments déterminants qui expliquent pourquoi une équipe va en battre une autre.

Vous intervenez aujourd’hui notamment dans « les Spécimens » sur Canal+Sport, et dans « les Décodeurs » sur Infosport+. A quand le CFC, émission qui touche un plus large public, étant donné que votre footballogie, on l’a compris, s’adresse à tous ?

Demandez à Cyril Linette (rires). Sérieusement, si on me le proposait, j’accepterai avec grand plaisir. Mais je dois déjà à Canal+ de croire en la footballogie, de lui offrir des fenêtres d’exposition importantes. C’est le seul support média aujourd’hui qui a cette tendance avant-gardiste justifiant ma présence. J’ai aussi accommodé mon discours  de façon un peu moins radicale. Mais dire que « tout est joué d’avance » n’est pas encore très facile à faire passer.

Vous avez créé le CRISS, le Centre de Recherche en Intelligence Statistique et Sportive. C’est un vrai centre, physique, où l’on étudie la footballogie ?

Non, c’est mon laboratoire d’analyse, c’est là que j’éprouve, on va dire, une méthode, des angles d’attaques, mes recherches, avant de les développer à l’antenne, sur Canal+, Infosport+, de temps en temps 20h Foot sur I-Télé, et sur mon blog et des chroniques sur la radio Le Mouv’, dans une émission qui s’appelle « Cissé Sport », animée par Sylvère Henry Cissé, de la Matinale de Canal+. Mon activité de chercheur en footballogie se fait sous l’appellation du Criss. Appellation qui est d’ailleurs destinée à évoluer car le mot footballogie n’y apparaît pas encore alors qu’il devrait être au centre de tout ça.

Il vous reste donc à publier un vrai manifeste de footballogie, plus abouti que votre premier ouvrage écrit en 2008.

Ce que je voudrais vraiment faire, c’est un recueil annuel des chroniques que je tiens sur mon blog. C’est une idée que m’a soufflée Pascal Praud sur 20h Foot. Cela pourrait s’appeler les « Cahiers du Footballogue ». Il faut dire que je, viens toujours à l’antenne avec mon cahier (il me montre un cahier rouge). Ce cahier rouge est un peu mon talisman, un grimoire, une base de données. Je l’ai toujours avec moi. Ce format annuel serait assez adapté à ce que je fais. J’ai par exemple feuilletonné la Ligue 1 sur mon blog, pour faire des prédictions sur la saison. Dès la deuxième journée, j’ai annoncé que Lille perdrait son titre. Pourquoi ? Parce qu’aucun champion en titre avec 0 ou 1 point après deux journées n’a conservé son titre.

« Lyon n’ira pas en Ligue des Champions, le PSG champion »

Qui sera champion alors cette saison ?

Paris ou Montpellier. Je l’ai annoncé début septembre. Pourquoi Montpellier ? Parce que j’ai fait un profilage de tous les champions inédits depuis trente ans. En gros j’ai cherché ce qui avait relié Strasbourg, le PSG, Auxerre, Lens et Lyon, quand ils ont conquis leur premier titre. Je leur ai trouvé une série de paramètres communs, à quasiment tous ou presque. Et la logique veut que si un club devait être champion pour la première fois, ce soit Montpellier. J’ai écrit cette théorie début septembre et regardez, aujourd’hui, mi-février, elle tient toujours la route.

Mais Paris, logiquement, sera champion, car il a plus d’armes, et pas seulement grâce à Carlo Ancelotti, car je pense que Paris aurait aussi été champion avec Antoine Kombouaré. Mais avec lui, il aurait été peut-être plus compliqué de faire venir Thiago Motta, Alex et compagnie. Maintenant, si Montpellier est champion, ce ne sera pas une surprise pour moi.

De la même manière, et je l’ai aussi écrit en début de saison, je pense que Lyon ne sera pas dans les 3 premiers et donc pas en Ligue des Champions l’an prochain. Les indicateurs permanents tendent à le montrer. Après 23 journées, Lyon avait 8 défaites. D’après la typologie de toutes les saisons depuis que le Lyon d’Aulas est en Ligue 1, à chaque fois qu’ils avaient plus de 6 défaites après 23 journées, ils n’ont jamais terminé dans les trois premiers.

Après on peut me dire, « oui, Geoffroy, mais l’histoire n’était pas la même, etc. » Ok, mais ça c’est valable pour tout le monde. Les Chinois disent « sache d’où tu viens, tu verras où tu vas ». En foot, c’est exactement la même chose. Et c’est là où je m’oppose farouchement avec ceux qui disent que tout peut arriver en permanence. Non ! Rien n’arrive jamais par hasard.

Certains clubs seraient-ils, par extension, programmés pour ne jamais être champion ?

Non, je ne dis pas ça. Je dis que quand vous êtes dans une tendance, un peu routinière, sans relief, il faut changer les choses, provoquer des électrochocs, changer de méthode, notamment de méthode de management.

Les clubs qui végètent régulièrement dans le ventre mou du championnat saison après saison auraient donc intérêt à faire leur révolution ?

Ecoutez, prenons un exemple à l’étranger. Comment un club comme Aberdeen, qui était un club anonyme du championnat écossais, a pu devenir vainqueur de la Coupe d’Europe des vainqueurs de Coupe (1983), et en l’espace de 7 saisons (1978-1986), remporter plus de trophées qu’il n’en avait jamais gagnés avant (3 championnats, 4 coupes d’Ecosse, 1 Supercoupe d’Europe, 1 coupe de la Ligue, ndlr) et qu’ils n’en ont jamais gagné depuis ?

Aberdeen a nommé un jour un jeune coach qui s’appelait Alex Ferguson et l’a gardé. Ferguson a changé le destin d’un club. Si un club comme Nancy trouve un jour le Alex Ferguson français, et le garde, peut-être que dans 6 ans ils joueront la Ligue des champions. Si Nancy avait pu conserver Arsène Wenger, qui sait où en serait le club aujourd’hui ?

Un dirigeant éclairé, capable de prendre les bonnes décisions et avec une vision sur dix ou quinze ans, peut modifier presque à lui seul l’histoire d’un club. S’il a des joueurs talentueux à la base, ces derniers seront alors portés par la conjonction des facteurs que je viens de citer, et alors s’amélioreront. L’exemple de Manchester United version Ferguson résume à lui seul mon discours.  Et quand il prendra sa retraite, ce sera le grand défi de Manchester United que de le remplacer.

Voilà, pour toutes ces raisons, je pense qu’il y a de l’avenir pour la footballogie.

Propos recueillis par Vincent Rousselet-Blanc, en exclusivité pour En Pleine Lucarne

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Vincent Rousselet-Blanc

(8) Readers Comments

  1. Je dirais même plu le foot est un phénomène social total comme le dit M MAUSS. Mais l’objectivité du théorie est très difficile

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  4. Très bonne analyse ! Bravo Vincent pour ton itw !

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  6. J’aime bien ses théories (parfois un peu fumeuses aux Specimens). Itw très intéressante Vincent !

  7. Très intéressante interview, bravo à Vincent ;)

    Rendons grâce à Monsieur Garétier, qui a me mérite d’offrir un discours inédit et nouveau dans le monde de l’analyse sportive. Cependant, nous vendre la fin de l’incertitude sportive avec des analyses à postériori est quand même plus proche de la poudre aux yeux que de la vérité implacable.
    Faisons un jeu : prenons 10 matches de football devant se jouer prochainement et laissons Monsieur Garétier nous pronostiquer les résultats. Grâce à sa connaissance pointue de ce sport, ll n’aura aucun mal à faire un score honorable, mais il restera toujours un ou deux résultats surprises. Monsieur Garétier nous parlera alors de « marge d’erreur ». Et voilà qui nous fait ainsi prendre conscience que l’incertitude demeure.
    Expliquer, comme le fait Monsieur Garétier, que les clubs les plus riches gagnent les grandes compétitions, c’est à la limite de l’enfonçage de porte ouverte. Là est la vraie arnaque du sport moderne. Mais envers et contre tout, ll y aura toujours le risque, le doute, le hasard, le sort… la « marge d »erreur ». Et donc l’incertitude. Et heureusement

    • merci…il faut entendre son analyse sur l’ensemble d’une compétition, pas sur 10 matchs justement car il admet que sur un match tout est possible, mais sur une saison alors les stats ne mentent pas.

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