Entretiens EPL Les News Rugby — 06 mai 2011

« Poule 5, un autre rugby », vous connaissez ? Le contraire serait une erreur. A l’heure où le TOP 14 nous offre un spectacle caractéristique d’une discipline qui se professionnalise à l’extrême, ce docu-réalité (produit par khomealamaison) suit depuis le début de la saison le quotidien de la Poule 5 du championnat amateur de rugby de Fédérale 2. Diffusé sur l’Equipe TV, « Poule 5″ nous replonge avec délice dans les coulisses d’un autre rugby où les valeurs, les histoires humaines et le rôle de lien social trônent en maîtres. Comme pour nous rappeler que le rugby, c’est encore aujourd’hui, et surtout, celui « d’en bas ».

Malheureusement, pour le producteur de l’émission, Frédéric Lafont, ancien rédacteur en chef adjoint de l’Equipe TV, le rugby professionnel français, victime de son succès et de sa médiatisation croissante, creuse chaque année un peu plus la tombe du rugby amateur. A l’heure où la Fédérale 2 débute ses phases finales (16e de finale) que l’on suivra dans « Poule 5″ dès ce soir, mardi, à 20h10, sur l’Equipe TV, explications du malaise avec un passionné… Imaginez une voix grave avec bel accent toulousain et c’est parti pour une interview piquante « sauce Pleine Lucarne »

Après « Nafarroa un autre rugby », qui suivait la saison d’une équipe amateur, « Poule 5, un autre rugby », suit la saison d’un groupe entier de Fédérale 2. Pourquoi avoir choisi cette Poule 5 ?

C’est une Poule qui est assez forte tant sur son identité terroir que sur son aspect sportif avec des clubs comme Nîmes, Mazamet, Agde, Lombez Samatan, Céret, l’ES Catalane, etc… . On sortait d’un autre docu-réalité sur l’Equipe TV, « Nafarroa » qui avait une identité très marquée à l’antenne car c’était une équipe du Pays basque avec des joueurs aux personnalités très fortes. La Poule 5 nous permettait à la fois de retrouver ce type de personnages forts mais aussi, grâce à son étalement géographique, de balayer le rugby dans toute sa composante amateur. Dans Poule 5, ça parle rugby partout, mais avec des accents différents.

« Poule 5″ est-il un vrai révélateur de ce qu’est aujourd’hui le rugby amateur ?

Oui, tout à fait. Poule 5 nous ramène aux fondamentaux comme on dit, c’est à dire à la valeur du maillot qu’on défend, aux copains,et aux clochers de villages. Ce concept de docu-réalité ne peut plus fonctionner dans le rugby pro. Déjà parce qu’aujourd’hui les clubs pros, du Top 14 à la Fédérale 1, qui est selon moi une pro D3, n’ouvrent plus les portes des vestiaires aux caméras. Nous, en Fédérale 2, on a encore la chance de connaître et de filmer ces 5 dernières minutes magiques avant l’entrée sur le terrain. Elles peuvent paraître complètement hallucinantes aux téléspectateurs ou a quelqu’un qui ne connaît pas bien le rugby car il y a une rhétorique et des mots très forts pendant ces moments-là, mais elles reflètent l’état d’esprit du rugby amateur : se préparer à mouiller le maillot et à aller non pas au combat mais à la guerre. Ce sont des moments vraiment magiques et on arrive à les faire partager aux gens qui nous regardent.

Que les portes des pros ne s’ouvrent plus, d’accord, mais de toute façon, y tient-on le même discours que chez les amateurs ? Retrouve-t-on en Top 14 les mêmes valeurs ou est-ce vraiment devenu un autre rugby ?

le Monde pro est devenu totalement différent. Le seul point commun qu’on peut lui trouver avec le monde amateur c’est de se préparer à se rentrer dans la gueule, à aller au combat, car ça tu ne l’enlèveras jamais au rugby ou alors ce ne sera plus du rugby. Pour le reste, tout a changé. J’ai connu le Top 20, puis le Top 16, j’ai connu les coulisses de matchs pros entre Mont de Marsan, Narbonne, Nîmes, où, cinq minutes avant d’entrer sur le terrain on éteignait la lumière dans les vestiaires et on se mettait des coups de casque dans le noir. Maintenant, c’est fini tout ça. Chez les pros, on n’active plus les mêmes leviers de motivation que chez les amateurs.

Pourquoi ?

Parce que le rugby amateur, dans 99% des cas, est pratiqué par des joueurs qui ont travaillé toute la semaine et qui, le dimanche, savent qu’ils vont va se faire marcher dessus, que ça va être dur, parce que voilà, c’est le rugby. J’ai le sentiment, et même la conviction, que dans le rugby pro ces motivations n’ont plus lieu d’être, car elles n’ont plus de sens. Plus de sens parce que la majorité des joueurs du Top 14 aujourd’hui est constituée de jeunes qui sortent de centre de formation, qui n’ont connu que les espoirs. Ils n’ont jamais joué en amateur. Tu peux compter sur les doigts d’une main les joueurs pros du Top 14 qui viennent du monde amateur, qui ont évolué au niveau Fédérale. Résultat, les pros ne se préparent plus du tout de la même manière, ne sont pas conditionnés pareil. Certes, ils se préparent à aller au combat physique, mais pas à aller à la guerre. La différence est fondamentale.

Ce fossé est presque normal, mais est-il regrettable ?

Oui, c’est dommage et regrettable qu’il se creuse, surtout parce qu’on enlève du sel à la nature du rugby. J’estime qu’il faut au moins avoir une fois, soit en tant qu’acteur, soit en tant qu’observateur, avoir été dans un vestiaire de rugby amateur au moment d’une motivation pour voir qu’il y a une véritable peur. C’est ce qui fait aussi le rugby. Les joueurs amateurs sont comme des boxeurs qui montent sur le ring, du n°1 au N°15. Maintenant, il ne faut pas rester rétrograde et dans la nostalgie du « c’était mieux avant ». Le rugby évolue à vitesse grand V, l’environnement change, le règlement change, il y a de plus en plus d’argent. Le Top 14 est devenu en quelques années une vitrine qui a permis au rugby de sortir du bois, d’être parlé au-dessus de la Loire. On parle rugby partout en France maintenant. Malheureusement, l’avènement du professionnalisme a aussi retiré au rugby son côté folklorique. Car le rugby, c’est encore du folklore, cela reste un sport régional, avec son identité propre, ses particularités.

Entre les deux ton coeur balance donc ?

Je suis assez partagé sur le sujet. D’un côté, je suis nostalgique et amoureux de ce rugby que l’on suit tous les dimanches dans « Poule 5″ parce que j’ai grandi avec ce rugby amateur. Mais de l’autre côté, je suis heureux comme un gamin quand je vois un stade de plus de 20 000 places bondé pour un match du Top 14. Tu imagines ? On a passé un cap inimaginable en si peu de temps. Je me souviens, gamin, que j’allais voir des matchs pros dans des stades, installé sur des dalles en béton et aujourd’hui je vois de beaux stades, bondés tout le long de la saison. Je tiens à juste à dire : « attention ! ». Attention à pas laisser tomber ce rugby d’antan, parce que ce rugby amateur c’est un socle indispensable pour que le rugby pro fonctionne.

Crains-tu que, comme pour l’équipe de France de foot par exemple, il existe un jour un rejet des professionnels par la base amateur ?

Bien sur que ça peut arriver et bien sur que ça arrivera au rugby professionnel parce que le fossé est en train de se creuser saison après saison et parce que le haut niveau se déconnecte de petit à petit de sa base. Ce qui me dérange en fait, c’est que le rugby pro est devenu un argument de vente. Un produit marketing. Bien sûr, demeurent dans le milieu des valeurs comme la convivialité entre supporters dans les tribunes, le respect de l’adversaire avec la haie d’honneur à la fin et que l’on enseigne encore dans les centres de formation. Mais, comme dans le foot, tu vois maintenant les petites phrases fuser, les polémiques, des tensions, des questions d’argent, tout ce qui est caractéristique du monde professionnel. Bref, plein de choses qui se rapprochent petit à petit des problématiques du foot. Dans le rugby, ces problématiques sont apparues au début des années 2000, même si le professionnalisme existe depuis 1995. Mais jusqu’alors ce n’était qu’un laboratoire. Du coup, aujourd’hui, les mecs du rugby amateur comprennent de moins en moins ce qui se passe dans le rugby pro. Le mec qui passe le tracteur toute la semaine, quand il se met devant la télé, il ne voit plus tout à fait le même sport qu’il pratique lui le dimanche dans son village.

Ce sentiment d’être lâché, qu’un fossé se creuse, tu le ressens vraiment dans « Poule 5, un autre rugby » ?

Oui. on le ressentait déjà l’an dernier dans « Nafarroa », mais encore plus aujourd’hui dans « Poule 5″. Les amateurs ont surtout le sentiment d’être lâchés par la Fédération qui impose chaque année plus de contraintes qui exigent des budgets toujours plus conséquents. Au final, des clubs vont être obligés de fusionner, d’autres vont disparaître dans les villages. Imagine qu’il y a des villages de 1500 habitants qui ont une équipe de Fédérale 2, ce qui équivaut à la CFA en foot. Tous les ans, ces mecs doivent trouver 30 joueurs pour faire une équipe. Autant te dire qu’ils font le tour des fermes et des granges pour la constituer. Et puis, surtout, on ne joue plus le même rugby entre le 4e district et la Fédérale 2 et entre le monde pro, de la Fédérale 1 au Top 14. Les règles ne sont plus les mêmes.

Ce ne sont pas les mêmes règles ?

Non. Le rugby doit être un des seuls sports au monde où les pros ne jouent pas avec le même règlement que les amateurs. Et ces différences sont capitales pour la nature même de la discipline. Prenons un seul exemple : la mêlée. Chez les amateurs, depuis cette saison, tu n’as plus le droit de rentrer les mêlées, ni de les pousser ! C’est s’attaquer à la base même du rugby ! La fédé a mis cette règle en place pour limiter les blessures, tout ça à la demande de son assureur qui a dit : « si on ne met pas cette règle en place, les licences augmenteront ». C’est débile car, à côté, quand tu assistes aux matchs de Fédérale 2, quand tu vois les caramels et les ramponneaux que se mettent les mecs pendant les matchs, ils se rentrent dedans, tout autant qu’en Fédérale 1 ! Ils se mettent des placages énormes. Le vrai problème de la nouvelle règle des mêlées c’est qu’on est en train de rayer un pan du patrimoine et de la nature du rugby. C’est aberrant. Cette règle va contribuer à fermer la porte à toute une catégorie de joueurs.

Comment ça ?

Pour schématiser, à mon époque, dans les écoles de rugby, tu étais gros et petit, tu jouais devant, grand, un peu arc-bouté et tu n’allais pas trop vite, on te mettait 2e ligne. Si tu étais grand, costaud, mais tu ne courrais pas assez vite pour aller derrière, tu jouais 3e ligne. Si tu mesurais 1m10, mais que tu étais teigneux et n’étais pas trop con, on te mettait à la mêlée. Si tu savais jouer au pied et que tu étais agile de tes mains, avec une bonne lecture de jeu, tu jouais à l’ouverture. Et si tu courrais vite, tu allais à l’aile au centre ou à l’arrière. Il y avait de la place pour tout le monde. Tout le monde pouvait jouer au rugby ! Aujourd’hui, petit à petit, se dessine un gabarit type du rugbyman. Et bientôt, les clubs joueront devant huit 3e ligne, huit Imanol Harinordoquy ou huit Thierry Dusautoir, et derrière on aura que des 3/4. Le règlement est en train de fermer le rugby. Avant, je me souviens, le slogan de la Fédé c’était « le rugby, école de la vie ». C’est un peu désuet tout ça, mais au moins avant le rugby ouvrait ses portes à tout le monde. Il n’y avait pas un mec qui ne pouvait pas y jouer. Voilà donc une illustration du fossé qui se creuse entre le haut du panier et le rugby de Fédérale. Notre programme « Poule 5″, et je remercie l’Equipe TV pour ça car je suis fier que ce soit cette grande marque qui le relaie, offre à ces amateurs une forme de reconnaissance, qu’ils ont de moins en moins. On leur manque de considération.

« Poule 5″ serait donc le reflet du vrai rugby ?

Non, « poule 5″ n’est pas le vrai rugby, c’est un autre rugby. Le Top 14 c’est Le rugby, pro. La Fédérale 2 offre le visage d’un autre rugby, tel qu’il n’existera plus certainement dans une dizaine d’années. C’est une réalité. Ce rugby du dimanche, qui se joue sans éclairage, avec les spectateurs derrière la main courante, va disparaître. A cause de la télé.

A cause de la télé ?

Oui, je t’explique. Quand tu diffuses des matchs du Top 14 ou de coupe d’Europe le week end, le dimanche dans l’après midi par exemple, c’est déjà ne pas respecter ce rugby amateur. Aujourd’hui, il y a des clubs de Fédérale 2 qui sont obligés de regarder le calendrier de Top 14 pour établir leur calendrier. Dans les Pyrénées ou dans l’Hérault, les clubs amateurs de la région regardent d’abord le calendrier de Montpellier ou de l’USAP avant d’établir le leur parce que si les clubs pros jouent le dimanche après-midi ou en coupe d’Europe, et s’ils sont diffusés sur Canal, il faudra alors décaler les matchs amateurs pour espérer avoir du monde au stade, faire des entrées payantes et survivre. En Fédérale 2, les clubs font 2000 entrées payantes pour les gros matchs. Sinon, après, il y a trois pelés, un tondu, 300 personnes environ.

La médiatisation du rugby pro tuerait donc le rugby amateur ?

Oui, bien sûr. La télé a permis de rendre le rugby encore plus populaire, de faire de l’audience et d’attirer les sponsors mais, de l’autre côté, la médiatisation des pros impose aux petits clubs de s’adapter au calendrier télé pour survivre. Je trouve génial que le rugby soit hyper médiatisé parce que ça remplit les stades, ça offre du beau spectacle. Mais, malgré tout, la médiatisation tue petit petit le rugby amateur. C’est logique et c’est une équation qu’on ne peut pas résoudre. En tout cas, moi, je ne vois pas la solution.Et ça ne va pas aller en s’arrangeant en plus.

Peut-être comme au foot, faudrait-il diffuser le rugby le dimanche soir en prime time ou en semaine, pour laisser le temps aux amateurs de pratiquer et d’attirer les spectateurs dans les stades ?

Et le foot tu en fais quoi ? Le problème aujourd’hui est qu’il n’y a qu’un diffuseur historique du rugby, c’est Canal+… qui est aussi le seul diffuseur du foot. Canal est victime du succès qu’il a créé. Car il faut leur reconnaître ça, Canal+ a créé avec le Top 14 un produit phare, sportif et médiatique. Ils ont su le mettre en image comme personne et en faire un spectacle qui fait des audiences historiques. Il y a 5 ans, personne n’aurait pu imaginer que le rugby pro pouvait venir concurrencer le football. Or, aujourd’hui, d’après un sondage sorti récemment, au moment de la renégociation des droits du rugby, 10% des abonnés de Canal avouaient être prêts à rendre leur décodeur si le rugby n’est plus sur la chaîne. 10%, c’est énorme ! C’est pourquoi je dis que ça ne va pas aller en s’arrangeant car la solution, pour satisfaire tout le monde, c’est de mettre encore plus de matchs, donc de continuer à en programmer le dimanche après midi. Si tu ajoutes la coupe d’Europe, ils vont finir par vider les petits stades qui comptent sur les entrées pour vivre. Et donc tuer les petits clubs. Un exemple. Regarde la demie finale de H Cup entre Northampton et l’USAP, programmée à 16h dimanche dernier. Le même jour, en Fédérale 2, il y avait des matchs capitaux pour les qualifications en phase finale (16e de finale) entre l’Es Catalane et Nimes, entre Lombez et Vendres Lespignan ou encore Agde et Thuir, Mazamet et Céret avec au bout un objectif : la montée en Fédérale 1. Le plus gros match a dû attirer 300 spectateurs alors que, normalement, pour ces matchs décisifs tu fais le plein. Les autres étaient devant la télé ! Le calendrier établi par la Ligue et par les diffuseurs ne se soucie plus de la base.

Il n’y a donc pas de solution ?

La solution ? Je ne la vois pas. Je ne vois pas Canal remplacer le foot en prime par le rugby, et je ne vois pas une autre chaîne acheter les droits du Top 14. Le foot l’emportera toujours sur le rugby. C’est normal, le foot est le seul sport qui plaise à tout le monde, qui rapporte le plus d’argent, qui fait le plus d’audience et qui fait le plus rêver les gens. En plus, on ne peut même pas décaler les matchs du top 14 en semaine, car le rugby est un sport de combat, impressionnant en terme d’engagement physique au niveau professionnel, et il nécessite trois ou quatre jours de récupération minimum entre les matchs. Sans compter qu’en semaine, il y a aussi parfois des matchs de Challenge Européen.

« Poule 5″ est donc un témoignage sur une espèce en voie de disparition ?

(rires) Oui, en quelque sorte. Ce n’est pas de la télé-réalité, c’est un vrai docu-réalité qui donne une image exacte du rugby amateur. C’était d’ailleurs la condition de départ du projet. Ne pas en rajouter pour les caméras, ne pas se priver non plus. Bon, je ne te dis pas que lorsque l’on filme la motivation dans les vestiaires, il n’y a pas quelques baffes qui ne partent pas alors que sans caméras elles partiraient, mais à 99% c’est la réalité de ce milieu. D’ailleurs, tout le monde a compris que s’ils voulaient faire passer un message et donner la meilleure image possible de leur univers et du rugby amateur, il fallait que ça en soit ainsi. Et c’est une grande fierté pour nous d’avoir réussi à montrer cette réalité.

propos recueillis par Vincent Rousselet-Blanc pour En Pleine Lucarne (mention obligatoire)

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Vincent Rousselet-Blanc

(0) Readers Comments

  1. Il se pourrait bien, aussi, que la surmédiatisation tue le rugby professionnel! Critiques de l’arbitrage, joueurs people… Le rugby est glorifié : il va y laisser des plumes.

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