Une audience qui baisse d’année en année, des téléspectateurs vieillissants (65% des téléspectateurs ont + de 50 ans), la médiatisation traditionnelle du tennis est sur la pente descendante. Alors pourquoi ne pas penser aux réseaux sociaux pour lui redonner un peu de couleurs ?

C’est le thème du débat international organisé par Eurosport ce matin dans les locaux de TF1. Autour de Mats Wilander, ancien vainqueur de Roland Garros et chroniqueur sur Eurosport pendant Roland Garros, la chaîne sportive a réuni des intervenants de haut niveau, tous passionnés de tennis, pour débattre, enquête d’opinion à l’appui, autour du thème :

« Tennis 3.0 : le tennis peut-il se réinventer

pour grandir dans l’ère digitale ? »

En Pleine Lucarne a assisté à l’intégralité des débats et vous en offre la substantifique moelle.

Un premier constat, pour l’ensemble des intervenants : pour que le tennis redevienne médiatiquement attractif, il va falloir modifier ses règles en profondeur. Et les réseaux sociaux, s’ils ont un rôle à jouer, n’ont pas encore convaincu tout le monde qu’ils représentaient LA solution pour faire revenir le public devant la télé ou dans les tribunes.

Des discussions animées par Michel Grach, directeur des médias et du sponsoring à la Fédération Française de Tennis, Gerard Tsobanian, directeur général du tournoi ATP de Madrid, Julien Codorniou, responsable des partenariats de Facebook France et Bénélux, Neil Harman, éminent journaliste tennis pour le Times de Londres et Mats Wilander.

Le débat est ouvert…comme si vous y étiez. Et rien en vous empêche d’y participer par vos commentaires, ici, ou sur la page Facebook du blog.

Mats Wilander

Le modérateur lance le débat : Pourquoi le tennis connaît-il une certaine désaffection ?

Mats Wilander : Le jeu a changé, il est devenu plus physique avec les nouveaux cordages et les nouvelles raquettes. Cela offre la possibilité à de nombreux nouveaux joueurs de percer sur le circuit. Malheureusement, parmi ces joueurs, il manque de personnalités comme on en avait avant avec les Mc Enroe, Connors, Noah, Lendl, Gerulaitis, etc…

Gerard Tsobanian (Madrid) : Oui, il faut des personnalités pour attirer du monde dans les tournois et devant la télé. Aujourd’hui, on a Nadal, le guerrier, Federer le gentleman, Djokovic, le Serbe fou. Mais ce n’est pas suffisant. Concernant les audiences, il est primordial que le tennis continue d’être diffusé par des chaînes gratuites, en clair. Si vous fermez les écrans, vous tuez le tennis. Regardez les derniers sondages affirmant que les téléspectateurs ne veulent pas que la Formule 1 soit diffusée sur des chaînes payantes. C’est pareil pour le tennis. Il ne faut pas compartimenter le tennis car, certes, on fera de l’argent, mais il perdra son audience.

Neil Harman (Times) : Pour plaire, le tennis doit raconter une histoire, des histoires. Ces histoires ont changé au fil du temps, les noms des tournois aussi, à cause des sponsors, les catégories de tournois se sont elles-aussi multipliées avec les Masters 1000, 500, 250, les Grands Chelems, la Coupe Davis, la Fed Cup, etc… Les gens ne comprennent plus comment le tennis fonctionne. Il y a trop de tennis, le public est perdu dans tout ça, il n’arrive plus à suivre.

Neil Harman (Times)

Question du modérateur : Faudrait-il créer une coupe du monde comme pour le foot ?

Mats Wilander : Non. La Coupe Davis est une épreuve formidable, qui n’est pas en danger.

Neil Harman (Times) : Je ne suis pas d’accord. Aux Etats-Unis, 7% du public avouent avoir un intérêt « raisonnable » pour la Coupe Davis. C’est très peu.

Enquête Eurosport : Pour vous, le tennis est :

Palpitant : 57%

Spectaculaire : 56%

Traditionnel 49%

et… Trop long : 30%, et peu innovant : 72%

Julien Codorniou (Facebook)

Julien Codorniou (Facebook) : Le tennis n’a pas suivi la révolution numérique. Tout est plus fun et ludique quand ça devient social. Le tennis n’est pas encore entré dans cette évolution, il n’a pas su se socialiser comme d’autres sports ont pu le faire. Ce n’est pas une menace pour lui que de dire ça, mais une opportunité à saisir. Regardez sur Facebook ce qui se fait en matière de « fans pages » pour le foot. Il y a une véritable guerre entre Manchester United, Barcelone ou le Real de Madrid pour celui qui aura le plus de membres. En matière de tennis, toujours sur Facebook, vous avez Nadal qui doit avoir 7 millions de membres, Federer, 7 millions lui aussi, et derrière Djokovic n’en a que 300 000 ! Le tennis aurait un intérêt certain à trouver les moyens de se socialiser pour augmenter son audience télévisuelle et séduire les jeunes. Et il y a beaucoup à faire sur les réseaux sociaux, que ce soit sur Facebook ou Twitter.

Un exemple. Avant-hier, j’étais sur Internet et soudain, sur mon profil Facebook, des messages sont arrivés pour me dire que Nadal était en danger face à Isner. J’ai allumé la télé pour suivre le match. Le réseau social peut donc faire le buzz, susciter l’intérêt, conduire l’internaute vers le match et par conséquent faire grimper l’audience et la rajeunir.

Michel Grach (FFT) : Le réseau social peut en effet contribuer à promouvoir le tennis. Pour nous, c’est une bonne opportunité et nous travaillons de plus en plus à développer des programmes spéciaux sur Facebook, sous forme de programmes courts, dans les coulisses de l’événement, parce que c’est aussi ça que veulent voir les téléspectateurs. Il faut garder l’esprit ouvert, se préoccuper des nouvelles technologies.

Michel Grach (FFT)

Mats Wilander : Le problème est qu’au tennis on s’identifie à des joueurs qui gagnent. Or, depuis dix ans, ils ne sont pas nombreux, il n’y en a que deux : Federer et Nadal. Le tennis manque de diversité, manque de personnalités. Au foot, vous avez 22 joueurs, au tennis, il n’y en a que deux sur le court. Et si ce sont toujours les mêmes…

Gerard Tsobanian (Madrid) : Et puis les matchs durent trop longtemps. Le tennis n’a pas su évoluer par rapport aux autres sports. Le téléspectateur n’a plus le temps d’attendre trois ou quatre heures pour voir qui va l’emporter. Ses habitudes ont changé, il zappe plus rapidement. Il est impératif pour nous de nous adapter à la vitesse des choses. Bien sûr, il faut respecter la tradition qui colle à l’image de ce sport, mais il est important de trouver le moyen de s’adapter en apportant de profondes améliorations aux règles de la discipline

Neil Harman (Times) : Oui, il faudrait penser le tennis différemment.

Enquête Eurosport : quels changements apporter ?

Supprimer les balles d’avantage : 26%

Ne plus compter les balles Let : 16%

Des surfaces plus rapides : 23%

Des sets limités à 4-4 + tie break : 29%

Balles plus rapides et plus grosses : 29%

Utiliser le Hawkeye (la vidéo pour les points litigieux) sur terre battue : 35%

Mats Wilander : Il faudrait aussi supprimer l’échauffement. Un joueur doit arriver sur le court échauffé et doit pouvoir commencer le match immédiatement après le tirage au sort. Ca accélèrerait le rythme. Quant au Hawkeye, je ne suis pas pour le généraliser sur la terre battue. Pour moi, le Hawkeye est juste un divertissement pour le téléspectateur, mais si on l’imposait sur la terre battue, il dénaturerait l’identité de cette surface. Quand on est téléspectateur, qu’une balle frôle la ligne, il y a une suspense, on attend tous que l’arbitre descende de sa chaise, aille vérifier la marque et donne sa décision. Ca intensifie l’intérêt du téléspectateur. Avec le Hawkeye, on n’aurait plus ça. Le Hawkeye enlèverait aussi de la personnalité aux joueurs. Un exemple : sur terre battue, ces histoires de marques litigieuses peuvent servir aux joueurs à mettre une pression sur l’adversaire, à faire de l’intox. Si par exemple Federer est malmené par son adversaire, il peut très bien contester une balle. Du coup, cela va peut-être lui permettre de se remettre en ordre de marche pendant cette coupure. Avec le Hawkeye, le joueur reprendra immédiatement le match et perd donc de sa personnalité.

Gerard Tsobanian (Madrid)

Gerard Tsobanian (Madrid) : De toute façon, on peut toujours parler de toutes ces propositions de changements, ça ne changera pas ! C’est bien connu, plus il y a d’options, et moins les responsables prennent de décisions. Or ces changements doivent s’inscrire dans des règles appliquées à tout le tennis. On ne va pas jouer les tournois ATP avec certaines règles et les Grand Chelems avec d’autres. C’est pourquoi ce n’est pas prêt de changer. Moi, je suis pour la durée limitée des sets à 4-4 avec tie-break ou pour le Hawkeye car il apporte de l’info aux téléspectateurs.

Neil Harman (Times) : moi, je suis favorable à l’abandon des balles let. Il faudrait les jouer. D’accord aussi sur une réduction de la durée des sets. A ce titre, l’instauration du jeu décisif a été une innovation importante. Ensuite, je ne suis pas trop pour le Hawkeye sur terre battue, car je suis d’accord avec Mats pour dire que cela ferait perdre une part d’identité au tennis sur terre.

Michel Grach (FFT) : (s’adressant à Wilander en souriant) Et puis si tu avais eu le Hawkeye à Roland Garros à ton époque, tu n’aurais pas pu faire preuve de fair-play chevaleresque et magnifique en rendant un point à José Luis Clerc. Ces gestes font aussi partie de l’identité du jeu sur terre battue.

Gerard Tsobanian (Madrid) : De plus, en raccourcissant la durée des sets, on amènerait le spectateur et le téléspectateur plus vite au spectacle. Dans un match en 5 sets, le premier est toujours long à se mettre en action.

Question dans la salle : Mais cela rendrait les matchs moins héroïques…gagner en 5 sets, après 5h de jeu….

Gerard Tsobanian (Madrid) Non. Un match de tennis n’a pas à être héroïque. En le raccourcissant, on entrerait plus vite dans le combat, dans la bagarre. Car c’est ça qu’attendent les fans de tennis : des matchs acharnés, disputés. C’est important, car comme ça il ne sera pas tenté de zapper. Or, quand il zappe, le téléspectateur est difficile de récupérer. Et puis, en amenant le spectacle plus rapidement, on attirera le public qui n’est pas spécialement fan de tennis. Car les fans, quoi qu’il arrive, on les a, ils sont devant la télé. Ce sont les autres qu’il faut intéresser, ceux qui aiment le spectacle sportif sans pour autant être fans de tennis.

Neil Harman (Times) : Mais le match historique à Wimbledon entre Mahut et Isner est un contre exemple non ?

Gerard Tsobanian (Madrid) : (rires) Non ! Les téléspectateurs l’ont suivi car ils voulaient en connaître la fin !

Julien Codorniou (Facebook): Je pense que le changement de règles est une chose, que je ne maîtrise pas car ce n’est pas de mon domaine, mais en revanche, je pense que l’avenir du développement de l’audience du tennis passera par la 3D. Regarder un match de tennis en 3D est extraordinaire. Cela passera aussi par la télévision sociale, c’est à dire ce que l’on appelle la télé connectée (voir article) qui permettra d’enrichir considérablement un événement et de le rendre interactif.

Michel Grach (FFT) : oui, et je précise tout de même que le tennis est un précurseur de ces nouvelles technologies. C’est le premier sport à avoir développé la 3D, il est aussi précurseur en matière de télé connectée, en matière de streaming aussi. Maintenant, si je suis d’accord pour dire que le tennis a besoin de matchs disputés, avec de l’adrénaline, il faut quand même aussi bien se dire que quels que soient les changements de règles que l’on appliquera, il y aura toujours des mauvais matchs de tennis. Comme au foot il y a des matchs pas bons. Ca, on ne pourra rien contre.

Enquête Eurosport : comment consommez-vous le tennis ?

Télévision : 82%

Internet : 76%

Quotidiens, presse écrite : 62%

Radio : 49%

Internet mobile : 42%

Facebook : 39%

Twitter : 15%

Julien Codorniou (Facebook) : on le voit bien à travers ces chiffres, le tennis est déjà entré dans l’ère numérique. Il faut maintenant qu’il s’y adapte vite. Sur Facebook, les fans viennent chercher des infos différentes, plus personnelles concernant leurs idoles. C »est aux joueurs de leur donner. A eux, ensuite, de fixer la limite de ce qu’ils offrent à leurs fans ou pas. Il faut savoir qu’un utilisateur Facebook passe 34 minutes actives par jour dessus. Si on lui donne du contenu intéressant, il pourra contribuer à socialiser le tennis.

Mats Wilander : Ceux qui vont sur Facebook ou sur Twitter ne font pas de bien au tennis, ils font du bien à Facebook et à Twitter. Ce n’est pas parce qu’ils sont sur ces réseaux sociaux qu’ils vont acheter des billets pour assister aux tournois ou se mettre devant la télé. Car ils recherchent le plus souvent des infos « people » qui ne contribuent pas à faire la promotion du tennis à travers le monde.

Gerard Tsobanian (Madrid) : Maintenant, si les joueurs créent leur compte Facebook, c’est aussi parce qu’on ne leur laisse plus la possibilité d’exprimer leur personnalité sur les courts ou en dehors. Il est évident qu’un joueur a une personnalité différente sur un court et dans sa vie privée. Sur Facebook ou Twitter on va aller chercher des infos sur sa vie privée. Mais si on veut faire la promo du tennis et des joueurs, si on veut le rendre à nouveau attractif, on doit penser à mettre en avant leur personnalité sur le court. Déja qu’il n’y a pas assez de personnalités sur le circuit.

Neil Harman (Times) : moi, je suis obsédé par Twitter, car il peut faire naître le débat. Un jour Andy Murray, avant un match, a « Twitté » qu’il considérait l’échauffement comme inutile et qu’il fallait qu’un joueur s’échauffe avant le match… Ca a généré un énorme buzz et un débat qui se poursuit aujourd’hui. En cela Twitter est passionnant et interactif.

Julien Codorniou (Facebook) : Henri Leconte, quand il a perdu Roland Garros, s’est mal exprimé et s’est attiré les foudres du public français en cinq minutes. S’il avait eu un compte Facebook à l’époque, il aurait pu prendre le temps de choisir ses mots pour s’exprimer, pour débattre, et il n’aurait pas mis 15 ans à s’en remettre. D’où l’intérêt, je pense, pour un joueur, de prendre en main les réseaux sociaux pour communiquer car il en est totalement maître.

Mats Wilander : Facebook et Twitter diluent le processus. Les joueurs, on doit les voir sur les courts et en interview. Ca suffit. Le côté « people » des réseaux sociaux, les infos qu’ils donnent sur leur petit déjeuner, sur leurs habitudes, en font des gens normaux, qui mangent comme vous et moi. Or, ils ne le sont pas, normaux. Ce sont des athlètes d’un niveau technique et physique exceptionnel. Pour donner un intérêt au tennis, il faut que ces sportifs soient des stars, mais des stars du sport, pas des stars « people », et les stars ne doivent pas ressembler aux communs des mortels. On se fout de savoir quelle voiture conduit Nadal, ce qu’il mange au petit-déjeuner. Moi, ce qui m’intéresse, c’est le terrain, le joueur de tennis, les exploits sportifs qu’il réalise. C’est ça qui attire les gens dans les tribunes ou devant la télé pas qu’il mange des corn-flakes le matin.

Julien Codorniou (Facebook) : De toute façon, pour que le tennis attire plus de personnes par l’intermédiaire des réseaux sociaux, il faut leur donner des infos sur les coulisses de l’événement sportif, sur les coulisses du spectacle, afin qu’ils aient le sentiment de le vivre eux aussi devant leur écran d’une façon privilégiée. Il faut aller dans ce sens.

Propos compilés par Vincent Rousselet-Blanc, pour En Pleine Lucarne, depuis l’auditorium de TF1

crédit photos : Stanislas Liban pour Eurosport

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Vincent Rousselet-Blanc

(1) Reader Comment

  1. Ah il me déçoit Wilander sur ce coup-là. Moi qui suis un grand utilisateur de Twitter, je me fiche aussi de ce que mange tel ou tel sportif. Ce qui m’intéresse, c’est lorsque celui-ci s’exprime par rapport à sa discipline.
    De même que j’attends des acteurs ou des producteurs qu’ils parlent de leurs séries ou de leurs films, pas de leur voyage à Disneyland. Sa vision de Twitter est très réductrice. Dommage.

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